Janvier/Février

Mercredi 1er janvier, 4h15
De retour avec ma BB d’une joyeuse soirée toute en complicité à Saint-Cyr, chez Elo, avec Jérôme et Shaïna. Une bien belle façon d’enterrer 2002. La morosité ambiante du monde a été boutée hors de cette parenthèse festive. Musique, gueuleton et rigolade : triptyque à l’honneur dans la maison des F. La petite Julie (bientôt onze mois), fille de la sœur d’Elo, a pris sa dimension de bébé vif et convivial. Que d’espoir pour l’humanité si elle se basait sur ces modèles…

23h37. La respiration de ma BB est à la limite du ronflement, mais je ne perturberai pas ce sommeil qu’elle a, en ce moment, tant de mal à trouver. Avec West Side Story en V.O. sur Arte comme fond sonore, la voilà bercée pour des rêves truculents… « in America ! ».
Nous avons décliné une invitation à partager une glace chez les F. (le message de Jérôme précisait que l’on pouvait venir me chercher à Perrache, comme si j’allais laisser seule ma BB pour ce jour férié, curieux… il faudra que je me fasse expliquer ce point par Elo…). Journée de farniente et de récupération après cette série de festives réunions. En fin d’après-midi, début d’initiation de BB aux échecs sur le magnifique (et lourd) jeu en onyx offert par mon père… noël. Merci ‘pa !
Bush fils a modéré son discours belliqueux à l’endroit du tyran Hussein : trêve des confiseurs ou conscience du gouffre financier de cette expédition guerrière ? Le timbre de Nathalie Wood laisserait bien croire à l’humanité « tonight ! ». Brève illusion pour ce premier jour de 2003.
Eu, entre autres personnes, ma grand-mère au téléphone pour lui adresser mes vœux les meilleurs pour cette année. Elle m’informe avoir reçu une carte de Sandre et elle ajoute (sans doute inconsciente de l’incongruité de sa remarque) : « Sans regret ? » Pas un chouia, pas une once ! Pour se rattraper, elle nous souhaite tout le bonheur possible…

Samedi 4 janvier
Le rythme pédagogique va bientôt reprendre ses droits. Dès lundi matin, je file à Saint-Etienne pour une intervention exceptionnelle auprès des BTS en culture générale. Petit appoint pour une révision par la pratique de leurs épreuves.
Janvier 2003 sera-t-il enfin celui de la parution du Gâchis ? Le dernier courriel de Heïm m’informait de problèmes techniques… nous verrons bien. Pour une fois, j’attendrais qu’on se manifeste à moi (pour les gens du Nord, Sally compris) avant d’envoyer mes vœux. On va quelque peu changer les habitudes pour leur laisser l’initiative. Echange de bonne année avec Heïm seulement, pour l’instant. L’affection distante et méfiante, voilà tout ce que je ressens aujourd’hui pour eux. Je distingue bien l’engagement éditorial antérieur qui va enfin s’accomplir et l’avenir de relations que je vais raréfier.
Avec ma BB, tout est au beau fixe, mais je dois me brusquer un peu pour aller au-delà de la tendresse affective et attiser chez moi la fibre érotique. Je n’ai jamais atteint cette plénitude psychologique avec mes relations antérieures.
Une épiphanie partagée demain en fin d’après-midi ave la joyeuse troupe de la Saint Sylvestre chez moi (ma BB nous rejoindra au sortir de sa journée de travail). Je leur ferais découvrir les photos de la nuit et leurs commentaires : reconstituer le fil de la soirée avec quelques notations amusantes permet d’animer un peu la simple succession d’images muettes. Des agrandissements d’une photo nous réunissant tous les cinq derrière la tablée, unis par le rire, leur sont réservés, le mien étant déjà sous cadre. Belle image d’amitié que j’espère très longue.

Mercredi 8 janvier
L’ambiance hivernale est bien installée : après la baisse considérable de la température depuis quelques jours (une quinzaine de degrés en moins) s’ajoute aujourd’hui les flocons. Après un cours particulier donné à Charbonnières, obligé de rallier Tassin à pied avec un réseau routier paralysé.
Toujours édifiant sur la nature humaine, le premier jour des soldes : extravagantes couvertures nocturnes et précipitation d’une population jusqu’à l’absurde, comme cette dame venue de loin et qui dort à l’hôtel pour pouvoir être présente à la première heure ! Sa marge a dû fondre sans qu’elle en prenne conscience.
Reçu ce jour une carte de Bruno M. et de sa compagne, fidèles accointances de l’époque avec Sandre, et les seules à avoir maintenu (à distance) le lien. Je vais bien sûr leur répondre.
Avec cette vie sereine, entourée amicalement, stabilisée sentimentalement, calmée professionnellement, cela n’affadit-il pas cette écriture-témoin ? Sans profonde source de désespoir, ayant rejeté tout ce qui participait à mon mal être, n’ai-je pas du même coup annihilé, éradiqué la veine inspiratrice ?
Reste une vision critique du monde, mais l’intimisme du Journal s’évanouit. A ce propos, depuis l’allusion de Heïm à des problèmes techniques pour la parution du Gâchis (il y a dix jours) plus de nouvelles…
Amusant appel de Karine G., après mon courriel de vœux. Je n’ai vu cette jeune femme qu’une fois (en 94 ou 95) à Paris (contact Minitel) chez elle, dans la pénombre et sans rapport sexuel. Depuis, quelques manifestations téléphoniques sporadiques. Elle fait partie de cette époque inconstante où je cumulais les entrevues éphémères, avec, parfois, quelques complicités charnelles à la clef. Curieux d’essayer de faire une galerie de toutes ces demoiselles croisées, et dommage de n’avoir pu maintenir un lien avec certaines d’entre elles, ou simplement obtenir quelques nouvelles. Mon existence a tout de même produit une forte proportion de déchets relationnels.

Mardi 14 janvier

Haro sur les automobilistes !
Encore un réquisitoire contre ces criminels d’automobilistes se soir sur TF1. Voilà qui fait du bien. Vu du piéton, l’agressivité crétine et irrationnelle de ces connards motorisés, de ces décervelés à neutraliser, donne des envies primaires de tabassages. Les fourches patibulaires devraient agrémenter le bord des routes pour ces inaptes tueurs en puissance. Exemple de cette femelle à étêter qui s’obstine à continuer son appel tout en conduisant et brûle ainsi une dizaine de feux rouges. L’inconscience poussée à ce degré ne doit faire l’objet d’aucune pitié. Il faut interdire à vie la conduite à tous ces égoïstes mortifères. Cette civilisation continue à me puer au nez.
Finalement, je me félicite de ma misanthropie et je persiste dans ma haine du comportement de ces crasses irresponsables. Le tout répressif, au tréfonds et sans pitié.

Jeudi 16 janvier
Quelques longueurs dans la piscine municipale, rue Garibaldi, avec ma BB. Une façon de raffermir le corps et de détendre le cortex.
Nouveau message de Heïm faisant état des quelques soucis techniques pour la parution du Gâchis. Le Sisyphe aurait-il son incarnation éditoriale ?

Dimanche 19 janvier
Les liens amicaux ne se tarissent pas. Samedi soir, passage au Red Lion’s où Bonny se produit pour la dernière fois. Dès le 17 février, elle s’exile à Paris pour une demie année, carrière artistique oblige : elle intègre le prochain spectacle de Muriel Hermine, la nageuse reconvertie. Le Red bondé offre toute la palette de la gente féminine, certaines sans retenue par les verres accumulés. A ses côtés, Yann chauffe aussi ses cordes, mais sans l’amplitude vocale requise pour certains morceaux. Le Your Song n’a plus les atours inspirés et se rabougrit par une fluette interprétation. Je décèle à ce moment, dans le regard de Bonny, la transpiration de reproches irrités envers son collègue de scène. Rien à faire, le talent doit irriguer l’artiste pour transcender l’expérience besogneuse et pour transporter les destinataires. La dernière cuvée de Lauryn Hill, voix et guitare comme seules présences, culminent pour une densité interprétative, jusque dans ses quelques défaillances sublimées. La création artistique réconcilie quelque peu avec l’espèce humaine, laissant transparaître d’elle sa plus attachante facette, délivrée des crasses et mesquineries habituelles. Sans doute la seule voie pour tendre vers l’âge d’homme, vers la maturité pacifiée de l’humanité.
Nuit achevée avec Eddy et Bonny, complétés de quelques accointances, dans l’antre du vieux désuet aux rassasiants croque-Monsieur. Un spécimen d’incongruités avec lequel j’ai quelques secondes polémiqué pour une porte mal fermée. Sa frousse d’être pris en faute par les forces de l’ordre (sans doute encore ouvert hors de l’horaire légal pour un café, à quatre heures du matin) rendait presque pathétiques ses monomanies argumentatives.
Hier soir, très joyeux et complices moments avec Elo et Jérôme, ma BB nous accompagnant malgré son levé dominical programmé à 5h30. Après un apéritif nourrissant, le quatuor s’est décidé pour un bowling ès déconnage, une agréable sortie pour improviser les moments d’ivresse amicale.
Poutre dans l'oeil !
Retour au bercail respectif avant les douze coups, je finis ma soirée devant Ardisson et sa flopée d’invités hétéroclites. Avec son sens affûté des réunions détonantes, il débute son entretien avec l’auteur d’un réquisitoire contre la tendance française à la censure par la loi des idées qui ne répondent pas à l’idéologie dominante et aux principes de l’humanisme, alors qu’il serait préférable, et plus digne, de les combattre par l’échange intellectuel. Avant tout développement de sa position, Ardisson appelle l’allumé du barreau, l’intolérant Arno Klarsfeld. Evidemment,
l’animateur retient dans l’ouvrage, pour galvaniser le débat, les deux exemples d’idées à ne pas bâillonner, même si on les vomit (ce que l’auteur rappelle à plusieurs reprises) : le révisionnisme et le racisme ! L’avocat, excité par ces deux chiffons rouges, n’aura pas tenu longtemps sur le terrain du contradictoire intelligent. A cours d’inspiration, il jette le contenu de son verre à la tête du responsable de Reporters sans frontières. Cela lui vaut une réprobation générale : il démontre, encore une fois, que la haine et la médiocrité d’âme traînent aussi chez ceux qui s’érigent en maîtres ès droits de l’homme.

Dimanche 26 janvier, 1h30
La naissance du jour du seigneur m’inspirerait-elle, ou n’est-ce, plus prosaïquement, que le rare moment d’une pause littéraire (ou scribouillarde selon l’inspiration de l’instant).
Un samedi en dualité qui ne s’entache d’aucune contrariété avec ma BB : une matinée relaxante, à midi piscine pour une heure d’efforts sains, une fin d’après-midi à se divertir devant la trogne d’un de Niro déchaîné pour la deuxième cuvée de Mafia blues ; une soirée dans le cocon pour enchaîner Les chemins de la dignité avec le complice de Niro beaucoup moins rigolo, une partie d’échec puis de jambes en l’air
Epoque sereine donc, seule ombre légère : le tournis du temps qui file. Et toujours rien à l’horizon éditorial des gens du Nord. L’inspiration manque pour croquer les bonnes bribes existentielles. Pas d’acharnement pour l’écriture diariste.
Haro sur les automobilistes !
12h50. Enfin, depuis quelques semaines, un acharnement médiatique appréciable. L’insécurité routière avec son chargement de délinquance
larvée de tous ces bons français conducteurs qui, bien sûr, en savent plus que les autres et maîtrisent comme personne leur sacro-sainte taule ondulée motorisée. On rétorquera, là encore, le prisme déformateur des médias qui se focalisent sur quelques écarts marginaux comparés au nombre astronomique de déplacements sans dérive meurtrière. Piéton militant pour 95 % de mes trajets aujourd’hui, je fulmine chaque jour contre ces petits excès prétendument calculés… jusqu’au jour où : perte de maîtrise du véhicule qui vaudrait toutes les absolutions, tous les pardons des assassinats commis. La préméditation criminelle tient ici dans une prise de risque volontaire en dehors de la loi. S’impose donc l’intention de mettre potentiellement en danger de mort ceux qui croisent leur route. Quand la technologie et le progrès favorisent le plus primaire des instincts : moi avant les autres et au sacrifice de ces gêneurs, les piétons, les trop lents, les simples existants sur mon passage. Pire même que les bêtes, que les charognards les plus infâmes, car l’objectif n’est nullement la survie organique, mais le simple contentement d’arriver plus vite. Comme si le boulot de merde de ces zombis, la distraction crasseuse de ces arriérés, l’occupation inepte de ces inaptes majeurs valaient plus que le respect de la vie de l’autre ! Pourquoi leur caricature comportementale mériterait-elle de subtiles analyses et une législation modérée ? Non, il faut se départir de la molle compréhension criminellement complice, se libérer du si complaisant impondérable que l’on décèle dans tout accident, foutre en l’air les incongruités législatives qui ouvrent des boulevards à la récidive dans l’impunité. On nous a matraqué le cortex avec le divin Principe de précaution. La semaine dernière encore, on a abattu plusieurs milliers de chèvres après avoir déniché deux ou trois cas de tremblante qu’on pourrait suspecter de lien avec un dérivé de l’ESB. La subtilité fonctionne ici à plein pour ériger le moindre soupçon en motif de neutralisation définitive. Avec la meute d’automobilistes dangereux, inciviques à tours de volant agressif, rien de cette volonté de les écarter. Un principe de précaution social s’imposerait pourtant : on va laisser conduire celui qui a tué ou blessé grièvement, manifestement (selon des témoins) sous alcool mais que les ballons (baudruche technique) n’ont pas scientifiquement confirmé, et ce tant qu’il n’a pas été jugé par un tribunal engorgé d’affaires. Les autorités politico-administratives prennent donc le risque que s’ajoutent d’autres victimes éclatées ou écrasée par le conducteur tueur ! Ahurissant ! Il faudrait systématiquement interdire la reprise du volant à celui qui a occasionné un accident corporel, et ce préventivement avant tout jugement. Aux chiottes les accusations d’autoritarisme : face au terrorisme routier, c’est la sécurité vitale qui prime, avant tout autre considération pseudo humaniste, républicaine ou démocratique. Aucune éthique de comportement ne modérant nombre de conducteurs, l’accès quasi automatique à ce statut de tueur potentiel
quotidien, la tendance civilisationnelle à laisser l’usage au maximum de gens d’engins dangereux, pour le bien-être économique et la satisfaction égocentrique, tout cela mérite un coup d’arrêt : il faut maintenant sévir sans pitié, éradiquer les petits travers journaliers qui minent la conduite sociale, écarter de l’asphalte tous ceux qui se jouent de la règle, qui se torchent avec le contrat social. Griller un petit feu, pas grave, téléphoner en pleine action roulante, je le peux, fumer du cannabis avant le voyage sur route, quelle conséquence… Chacun légitime ses écarts si anodins et participe au fléau qui bousille l’existence de trente cinq mille personnes par an (morts et infirmes). Halte au déchaînement de l’inconscience, à ces dégazages comportementaux qui désespèrent de l’être humain !

Dimanche 2 février
Que ce temps file ! Ne pas trop s’y arrêter, sous peine de malaise existentiel.
Février s’amorce et à nouveau silence radio de Heïm. Sa nouvelle promesse éditoriale va-t-elle aussi se limiter aux lyriques déclarations de principe ? 
 Cela confinerait alors à la bouffonnerie.
En tout cas, de moins en moins d’inspiration pour remplir ces pages. Si cela doit s’assimiler à une corvée, je préfère cesser.

Vendredi 7 février
Invités avec quelques autres de leurs amis, chez Eddy et Bonny pour marquer le départ de notre chère chanteuse à Paris pour le spectacle de Muriel Hermine. Joyeux moments à l’horizon.
Demain matin, voyage vers Lutèce : anniversaire de maman au programme et visite habituelle chez papa le lendemain. Tout cela bien rôdé et avec un vrai plaisir familial à chaque fois. L’exil lyonnais aura permis cette bénéfique pérennisation de mes rapports affectifs avec mes vieux, comme l’on dit peu joliment.
Message téléphonique de Heïm faisant le point de la chronique éditoriale du Gâchis : aucune mise à l’écart, mais des soucis de « stabilisation » du texte et la découverte de multiples fautes. Communication du Journal à François R. pour un regard littéraire aguerri (quinze jours prévus), puis expédition d’un exemplaire avec les propositions correctives. Nous verrons la teneur de cette ingérence dans mon texte…

Samedi 8 février
Ma tendance à attiser un thème polémique pour batailler verbalement avec les interlocuteurs présents n’a pas disparu, seuls les sujets de prédilection variant.
Hier soir, au cours de la Raclette partie, début d’accrochage avec l’une des convives à propos du comportement des automobilistes. Radical face à ses tentations de minorer la gravité des déviances barbares au volant, j’ai dû me censurer sous peine de saborder la joyeuse atmosphère. Au fond, c’est souvent bien plus le plaisir de la confrontation argumentative qui motive mes emballements, que la réelle et fondamentale défense d’idées, même si, dans le domaine routier, des attitudes me révoltent sincèrement. L’écrit suit aussi le même mouvement. Sans doute l’effet d’un tassement idéologique, d’un relativisme en phase expansive qui me rapproche davantage du contempteur distancié. « Mourir pour des idées » m’apparaît de plus en plus comme une facilité intellectuelle, dans un confort jusqu’au boutiste à œillères.
Du retournement d’opinion : en 1990, il fallait être pour l’intervention contre l’Irak, sous prétexte de libérer l’Etat fantoche du Koweït. Mes chroniques minitelliennes prenaient alors le contre-pied. Aujourd’hui médias et population de l’hexagone s’insurgent contre la démarche belliqueuse des Etats-Unis. Ne devrais-je pas me réjouir que la majorité rejoigne l’approche minoritaire d’alors ? Le goût de se nicher dans les brèches inconfortables m’inclinerait plutôt à soutenir l’autoproclamé gendarme du monde quelles que soient les vaseuses motivations.
Selon le même principe, je tente de faire découvrir aux auditeurs de BTS, à travers les thèmes de culture générale abordés, des sons de cloche marginaux, à contre-courant, sur quelques grandes problématiques actuelles. Sur le clonage, un extrait des fracassantes déclarations de Lewis Wolpert, professeur de biologie appliquée dans une prestigieuse université londonienne, qui stigmatise comme un argument « de merde » l’étendard de la dignité humaine pour rejeter le clonage reproductif. Voilà des éthiciens qui s’insurgent, à juste titre d’ailleurs, contre les thèses sociologiques qui font primer la génétique sur l’acquis, et qui, dans un autre élan, vont hurler au « crime contre l’espèce humaine » (selon la terminologie du projet de loi bioéthique voté récemment à l’unanimité) dès qu’on ose toucher au sacro-saint inné humain ! Dans un cas l’environnement est considéré comme déterminant, balayant toutes les thèses racistes, mais d’un autre la base génétique est érigée au-dessus de tout, comme intouchable sous peine d’atteinte à cette dignité humaine à facettes variables. Curieux, non ? Pas question bien sûr de les inciter à rallier cette position, mais seulement de les ouvrir à d’autres traitements d’un sujet rabâché selon les mêmes réflexes idéologiques.
Même chose pour l’image d’une nature bienfaitrice et du légitime combat de Bové. En 1959, Jean

Fourastié sortait un Pourquoi travaillons-nous ? dans lequel un extrait sur la réalité d’une nature hostile prend un relief encore plus pertinent plus de quarante ans après. L’intervention de l’homme sur les éléments naturels s’avère très majoritairement indispensable à sa survie. Ainsi, le blé, tel qu’il est ne résisterait pas plus de vingt-cinq ans sans l’attention agricole. Les croisements entre espèces se confondent presque, dans l’ancienneté, avec l’histoire de l’humanité. Le remugle des OGM éclaire d’une paradoxale manière cet argument : un peu dérisoire et inconséquent le combat auto-promotionnel du moustachu !
Plonger dans l’intellect des défenseurs de l’impossible vivifie et régénère son cortex.

Samedi 15 février
7h39. En rail pour Lutry, trois jours d’immersion dans le cocon de Shue et John pour une aide ultime à la finalisation de la thèse sorbonnarde.
Hier soir, gourmande Saint-Valentin avec ma BB au Trocadéro, restaurant gastronomique du sixième. Au cours du vagabondage intellectuel, j’évoque ma position à l’égard des Gens du Nord, et de Heïm, en première ligne. La phase véhémente de ces derniers mois, volontairement outrancière, s’explique aisément par le besoin de contrebalancer des années d’adhésion a priori, à l’aveugle, à tous les constituants de cette vie partagée ; une adéquation moléculaire en quelque sorte. Démontrer aussi, par la mise en perspective des écrits et des actes, qu’une distance critique, aussi affirmée soit-elle, ne se traduit pas par de clandestins rapprochements avec ceux qui ont pris le large avant, parfois de plus fracassante façon. Pas d’intention de nuire, de désespérer davantage, mais l’impérative exigence de consigner un ressenti aux antipodes des croyances fusionnelles antérieures. Honnêteté intellectuelle du diariste en herbe, en fait. Très naturellement, au fil des années, ces assauts virulents contre certains présupposés de Heïm s’émousseront au profit d’une plus panoramique position.
Une entrevue avec ceux qui ont rompu avec Heïm ne pourrait avoir lieu, de mon fait, qu’après sa mort. Ne pas surajouter aux déchirures, par des rapprochements incongrus, conditionne ma réserve. Aucun esprit de ligue anti Heïm chez moi.

Les monomanies propagandistes des deux camps, sur le caractère inacceptable ou impératif d’une guerre en Irak, s’accumulent jusqu’à l’écoeurement. Bush assène ses litanies à la manière d’une mécanique belliqueuse bloquée, Chirac s’acharne, avec un incontestable accent gaulliste, à repousser l’inexorable, Saddam peaufine un peu plus sa stature d’insoumis au diktat américain.
Oublié d’indiquer l’appel inattendu, un soir de cette semaine, de la joyeuse Aurélie, chère complice du binôme féminin rencontré avec Karl à Royan. Installée en Allemagne pour son travail et sa relation de cœur, elle a pris l’initiative tardive après mon envoi, courant décembre, d’un courriel de bons vœux avec reproduction de la couverture du Gâchis. Finalement, je n’étale pas autant que cela mes penchants scribouilleurs. Lui ayant toujours envoyé des courriels lapidaires, au point que cela nourrissait ses moqueries, elle ne pouvait imaginer une œuvre écrite. Occasion de nouvelles partagées et d’envisager une entrevue prochaine.

Lundi 17 février
17h. Fin du séjour studieux à Lutry. Phase terminale de la thèse, soutenance programmée fin mai : l’aboutissement sur les chapeaux de roue d’une étude source d’angoisse pour Shue.
Entr’aperçu Marie ce matin. Heureuse de me revoir, même en coup de vent, enchantée de ma publication, elle espère que nous trouverons une autre occasion d’une plus large entrevue. Shue et John doivent quitter Lutry fin avril (c’est la grande nouvelle du week-end) pour s’installer aux alentours de Nice : la possibilité de revoir Marie (à moins d’une invitation spécifique de sa part) s’amenuise. Elle rappelle quelques instants plus tard pour programmer une nouvelle venue avant la fin mars : occasion d’apprécier l’avancement de ses écrits, de me présenter à un ami, auteur de poésies, et de passer quelques moments amicaux ensemble.
Pour en revenir au départ prévisible du couple Shue-John, il résulte de charges locatives excessives et d’une reprise trop timide des affaires pour assumer à long terme ces lourdes dépenses fixes.
La nuit dernière, l’idée incongrue de noter ici les instantanés qui me restent sur les multiples relations éphémères cumulées. La retenue générale en matière sexuelle, sous forme d’anecdotes, de ressentis charnels, de détails érotiques semble la règle dans ce Journal. Certes, je n’ai pas versé dans l’orgie des sens, dans la réalisation des plus inavouables fantasmes, mais ma gourmandise sexuelle, mon goût prononcé pour la femme, mon enclin pour la découverte de l’autre au féminin, peuvent constituer un témoignage attractif. En dehors de mes grands amours, Aurore, Cathou, Sandre, Helen et
aujourd’hui ma chère et tendre BB ; en dehors des quelques cas d’amorces sentimentales converties en affective amitié – Shue et Marianne, notamment – reste une galerie insoupçonnée de jeunes femmes croisées pour un ou quelques entremêlements de nos souffles et l’enserrement de nos corps. Si mon esprit n’a pas conservé intact leur souvenir, mon cœur les chérit encore par les quelques traces laissées comme un doux jalonnement initiatique : avec aucune (sauf Elen que j’ai omis involontairement, mais de façon très révélatrice, de mentionner dans les amours importants) la fin n’a été source de conflits ou de petites crasses réciproques, un éphémère exemplaire en quelque sorte. Que m’en reste-t-il donc, dans le désordre des surgissements cérébraux ?
Epoque parisienne :
- Quelques rondeurs naissantes, elle me mène à son logis, visiblement ravie de mon apparence (rencontre minitel). Je la sens gourmande et expansive. Son lit s’ouvre vite après notre arrivée, et la moiteur de ses courbes manifeste son excitation. Encore peu expérimentée, je découvre une intimité trempée aux accents musqués. L’appel intempestif d’une amie, à qui elle révèle ma présence et sa satisfaction de mes atours physiques, occulte le reste de l’échange.
- Jeune fille menue qui m’entraîne dans quelques pôles nocturnes de Paris : elle me convainc, dans une boîte d’homosexuels, d’avaler un demi cachet d’ecstasy (en 1994) ce qui me laisse de marbre. Plus sainement ludique, elle me convie à partager ses glissements sur patinoire, ce baptême me valant quelques chutes bien senties. Aucune trace sexuelle, avons-nous même fait l’amour ? Une présence appréciée, en tout cas, qui m’a initié aux sorties parisiennes.
- Coline, splendide liane noire du Ghana rencontrée dans un petit restaurant exotique à l’occasion d’une soirée en groupe parmi lesquels la patineuse en herbe. Relation à épisodes avec cette jeune black aux lignes envoûtantes. Paumée, sans le sou, je la soupçonnais de quelques extras sexuels contre rétributions, ce qui n’a jamais été évoqué pour nos coucheries. Sa peau, d’un grain ferme, me fascinait littéralement, notamment celui de son cul cambré, ferme et petit. Son affection sexuée me touchait, mais une méfiance indéfinissable, envers la partie immergée de son existence, n’a jamais permis de donner plus de consistance à ce lien. Cela se traduisait par une inclination puissante à la dorloter, la caresser, la malaxer, mais une retenue grandissante pour la pénétrer, dans quelque antre que ce soit. Découverte du labyrinthique cimetière du père Lachaise en sa compagnie, enlacés sous le regard réprobateur de quelques passants.

Mars

Samedi 8 mars
Carence dans le suivi de ces pages. Non point que la matière manque, mais une période d’intenses corrections de copies (examens blancs à Forpro).
Arrivée hier soir en Arles, chez Louise. Soirée chaleureuse avec les parents, la sœur et ma BB. Ce soir, la troupe festive vivifiera l’instant.
Avant de poursuivre ma galerie charnelle, quelques points importants.
Côté amical, la rupture entre Elo et Jérôme. Des signes se sont multipliés : une invitation de ce dernier, à l’adresse d’une amie, de dormir chez lui et le désistement pour des vacances d’hiver avec Elo. Un changement de sentiment a poussé Jérôme à rompre. La demoiselle a connu les phases de l’effondrement, de l’euphorie et de la haine (qui a failli mettre un terme à notre propre amitié après une demande de choisir entre les deux). Très mal écrit tout ça. Inscription pour le fond, j’aurais pu m’abstenir pour la forme.
L’annonce de la guerre en Irak s’étire encore. Jamais un conflit armé n’aura été autant préparé et planifié… cela tourne à la tragi-comédie.
Hier, au Conseil de sécurité de l’ONU, les quinze représentants ont réaffirmé leur position. De Villepin, pour la France, a dramatisé, avec
beaucoup de talent, l’extrême folie qu’une action guerrière des Etats-Unis représenterait alors que les inspections des Onusiens de Hans Blix donnent des résultats. De part et d’autre, des arguments légitimes et des motivations inavouables. Doit-on laisser ce tyran en place sous prétexte qu’on ne s’occupe pas des autres ? Doit-on risquer le chaos dans la région ?

Dimanche 9 mars, 3h du mat.
De retour à l’hôtel du Musée pour une nuit régénérante, après un défoulement costumé. La troupe arlésienne, toujours aussi complice. Un plaisir renouvelé que leur compagnie. Après une revigorante promenade avec les B. dans la Montagnette ventée, nous retrouvons la bande pétillante pour un gueuleton joyeux. Puis, direction, sans les parents B., chez une accointance qui organise une soirée privée pour ses trente-deux ans. Le déguisement est recommandé : Marie en chaperon rouge, Aude en spéléo, Ben en moule (!), Michel travailleur avec combinaison, Louise en étendoir à linge, et moi en
casque blanc version cuisine (écumoire sur la tête, presse-citron au cou sur bavoir).
11h35. L’effleurement du soleil pré printanier réjouit l’âme. Sur la place de l’Hôtel de Ville d’Arles avec ma BB à goûter l’air doux au son des quelques passants, confortables sur un banc public, je guette la sortie des parents B. de l’église qui jouxte (à une ruelle près) le bâtiment républicain en cours de rénovation. A nos côtés, une jeune femme croque la finesse du monument religieux avec quelques coups de crayon ajustés. Ce cumul du vivant à doses perlées, de la matière sculptée par l’homme et d’un climat tempéré cristallisent le bonheur à l’échappée. Un bougre, à la sortie de l’église, clame que son anniversaire sonne ce jour, pimentant ainsi l’antédiluvienne quête auprès des cœurs chrétiens.
Evocation ce matin avec BB et Louise du devenir du couple Aude & Ben dans sa version résurrection. Complexité des facteurs ayant motivé la résurgence sentimentale et l’envie d’une vie commune renouvelée.

Lundi 10 mars
15h. Première vraie journée chaude de l’année passée au Parc, plongé dans Léautaud. Une jouissive manière de m’immerger à nouveau dans mon projet de thèse. Peu de temps à accorder pour ces vagabondages diaristes, donc.
Cette coupure dans le volume III (phase relecture) tient à une volonté d’inscrire une petite formule en réponse à une campagne repérée en Arles. Sur les panneaux généralement voués aux tronches politiques, une affiche sobre à l’argumentation serrée (pour la grosseur de caractère) et chapeauté d’un titre qui se veut sans appel : « Il n’y a pas de guerre propre. » A cela une seule réponse : mais il existe des paix sales !

Mercredi 12 mars
Le tintamarre anti-américain se poursuit. A trop critiquer l’allié outre-atlantique, on se retrouve, de fait, avec ceux qui défendent le totalitarisme husseinnien..
Si l’on refuse d’associer nos forces armées à celles de Bush Jr, on devrait déployer quelques troupes autour des prisons archaïques. La nuit dernière, celle de Fresnes a été la cible d’un groupe paramilitaire qui a fait exploser les différentes portes, murs et barreaux pour libérer le dangereux malfrat Ferrera.
Petite digression vers la galerie charnelle que je ne parviens pas à étoffer.
- Sophie B., violoniste aux longs cheveux bruns, blanche de corps, l’intimité en broussaille à tel point que j’avais du mal à m’y frayer une voie pour ma langue ou mon sexe. Très peu d’expérience sexuelle, et peut-être même vierge. Flirt poussé plus que vrai partage sexuel. Conversion assez rapide en amitié suivie, jusqu’à récemment.
- Une luxembourgeoise, étudiante à Paris. Rencontre minitellienne (comme Sophie) à visée purement charnelle. Joli visage, assez sophistiquée, mais un bas du corps pas assez fin à mon goût. Intense et brève relation sans ébauche de sentiment. Me revient son penchant pour la sodomie, tendance rarissime chez les demoiselles croisées.
- Séduction contradictoire pour cette jeune femme élancée, aux lignes parfaites, les petites lunettes sévères, allure cadre commerciale. Partage d’un restaurant avant de finir la nuit chez elle. Souvenir de tergiversations de sa part avant qu’elle ne m’ouvre son lit. Malgré l’apparent partage, elle ne renouvellera pas l’intimité et le lien s’étiolera rapidement, malgré mon insistance. Chagrin sur le moment, je pressentais aussi un caractère inconciliable avec le mien.
- Maryline R., exemple d’une amitié (aujourd’hui perdue de vue depuis quelques années) qui a dérivé à plusieurs reprises vers le sexuel. Petite blonde vive, aux taches de rousseur multiples et à la finesse corporelle appréciable. Rencontré lors d’une manifestation locale autour du livre, j’ai suivi son parcours professionnel pendant plusieurs années. D’origine bretonne, elle tentait de trouver sa voie à Paris. Nous avons toujours privilégié le lien amical, affectif, considérant les quelques écarts sexuels accordés comme favorisant la baisse de tension à visée séductrice entre nous. Entre la rue Vercingétorix et la rue Mouffetard, quelques épisodes charnels agréables. Le dernier a réuni Sandre et Maryline pour un trio coquin où je me faisais davantage voyeur qu’acteur. De très érotiques souvenirs, même si cela est resté très retenu, finalement. Il aurait fallu renouveler pour créer un vrai lien sexuel.
- Le coup de billard… très vague souvenir. Une première fille qui, après partage érotique, me conduit chez des amies et, parmi elles, une future conquête charnelle. Cette dernière, une photographe gourmande, qui m’apprend chez elle à jouer quelques airs de Satie à son piano. Relation assez suivie, mais absence de sentiments suffisants de ma part. Elle prendra quelques clichés de moi que je ne verrai jamais. Quelques années plus tard, au téléphone, elle me confiera être la maîtresse d’un député, l’actuel ministre de la santé et de la recherche, le dynamique Mattéi.
- Après échange épistolaire et photographique, venue pour une nuit de cette jeune bretonne dans un hôtel proche de la Gare du Nord. Une vraie nuit charnelle avec un goût prononcé chez elle pour la fellation. L’entrevue sera unique, même si chez elle germaient des sentiments. Je m’interdisais tout suivi tant qu’un véritable penchant n’existerait pas. Elle prit un train le lendemain matin, ayant assimilé ma position.
- Un bon parti financier que cette toute jeune fille à l’aspect garçon manqué, aux lignes de visage un peu trop masculines à mon goût, mais avec un appétit sexuel communicatif. Avec un père dans l’immobilier, elle pouvait compter sur de confortables rentes. Son physique peu attrayant ne lui garantissait aucune histoire sentimentale sérieuse et durable. Regrettable situation, car elle possédait un véritable sens de l’excitation débridée. Un suivi cordial avec cette F. (le prénom me revient à l’instant) jalonné de quelques écarts sexuels sans réelle motivation de ma part.

Dimanche 16 mars, 0h30
Très gentil passage des parents de BB. Les plaisirs de la table ont été honorés par les menus à domicile et, vendredi soir, un des bons bouchons lyonnais : le Pique-Assiette.
L’esprit n’a pas été négligé avec, ce soir au transbordeur, un match d’improvisation théâtrale entre les équipes de France et de Lyon. Créativité, réactivité et drôlerie nourrissent les prestations de ces jeunes gens, parmi lesquels Cécile, amie de Bonny. Le hasard du remplissage de la salle me fait apercevoir Lise-Marie et son mari. Mes courriels n’avaient pas suscité de réponse, peut-être que cette brève entrevue relancera notre cordial rapport.
En vrac, pour le reste : Elo, après sa rupture avec Jérôme, aurait une nouvelle piste en vue. Si cela contribue à maintenir un équilibre psychique fragile, qu’elle s’amuse. Shue m’a annoncé sa date de soutenance, le 10 mai prochain, et m’a à nouveau remercié pour mes « coups de baguette magique » pour son rédactionnel.

Jeudi 20 mars
A la veille du printemps, les jours (et surtout les nuits) s’annoncent maussades pour l’Irak. Vers quatre heures du matin, quelques points, jugés cruciaux par la défense américaine, reçoivent une quarantaine de missiles. Une entrée guerrière limitée qui, sitôt les conditions climatiques favorables (fin de la tempête de sable et de la pleine lune), laissera place à un plat de résistance très chargé en poudre.
Douze ans après la guerre du Golfe, la guerre d’Irak se voudrait, côté américain, plus expéditive et moins sanglante. La mauvaise foi propagandiste demeure la règle : hier sérénade des « frappes chirurgicales », aujourd’hui antienne des « bombes intelligentes » ! La dialectique pour maquiller l’ensanglantement barbare programmé ne tarit pas en inspirateurs. Le cynisme des deux camps amène parfois à songer que ne pas s’informer serait peut-être plus salutaire. En tout état de cause, l’être ou ne pas l’être n’influe en rien sur l’événement. Cela ne fait que soulager sa fibre voyeuriste et donne de l’importance aux actants des événements. 21h30. Les tics médiatiques des événements de crise ont repris place. L’intervention terrestre plus bombardements sur Bagdad ont attisé la machine journalistique. En France, des manifestations anti-guerres cultivent un anti-américanisme primaire. Le « ni Bush ni Saddam » laisse songeur.

Samedi 22 mars, 0h05
Phase d’intensification des bombardements sur Bagdad et déclenchement de l’offensive terrestre. Les premiers morts côté alliés ont été causés par l’écrasement accidentel d’un hélico, je crois. Au-delà de cet épisode absurde et terrible, de multiples faits nourrissent chaque journée de guerre.

11h30. La tristesse doit prévaloir face au cynisme des deux parties à la tête de la confrontation guerrière, mais à choisir, le camp américain s’impose à moi, naturellement. Que sa puissance l’ait amené à des manœuvres méprisables qui jalonnent sa politique extérieure, nous ne pouvons l’éluder. Doit-on pour autant préférer le totalitarisme sanglant (un pléonasme) de Saddam ? La voie des inspections nous conduisait insidieusement vers la tolérance passive sous couvert de bonne conscience onusienne. Les intérêts des Américains sont là, c’est incontestable, mais pas plus que les intérêts des autres nations à travers le monde. La différence ? Les Etats-Unis ont eux les moyens de leurs ambitions. L’Europe, elle peut tout juste s’accorder sur des évidences en forme de poncifs diplomatiques du genre, « il faut aider les Irakiens » ! Quel pays ne voudrait pas de ce programme post-guerre ! Besoin d’une réunion pour cela ? Pour avoir quelque chose à afficher autre que les déchirements cumulés ces dernières semaines ? Le grotesque ne pouvait être plus imposant. Il aurait été plus sage d’annuler toute rencontre plutôt que d’offrir ce spectacle.
A l’inverse, les Etats-Unis ont affiché à leur tête une détermination sans faille : seule recette qui vaille face au charismatique tyran.
14h45. La masse d’informations délivrées ne doit pas faire oublier la règle décuplée en temps de guerre : le minimum d’annonces antérieures à l’action et la maximalisation des résultats obtenus.

Dimanche 23 mars
9h30. Comme un principe événementiel, ce qui se réalise correspond toujours au contraire de ce qui était espéré, programmé ou redouté. La guerre du Golfe se plaçait sous le signe d’une armée irakienne redoutable : elle fut balayée par la Tempête du désert en quelques jours après, certes, avoir subi une longue campagne aérienne de bombardements. Avec la guerre en Irak, les clairons médiatiques, nourris par les responsables militaires, ont annoncé une guerre-éclair agrémentée par l’accueil chaleureux d’une population libérée du joug, comme à Bassorah. Or, là encore, le terrain tâté apporte son lot d’imprévus : ainsi les poches de résistance qui se maintiennent au port Oum Kash ( ?) alors que cette ville se situait dans la zone démilitarisée occupée par l’ONU. Cinq jours d’abandon par les casques bleus auraient suffi pour que les forces irakiennes se reconstituent. Ainsi Bassorah qui, loin d’accueillir les Américains libérateurs.

Avril

Jeudi 3 avril
23h30. La bataille de Bagdad connaît ses prémices via l’aéroport. Les jours passant, cette guerre égrène ses tueries massives, ses bavures effroyables dans une opacité variable. Rien n’arrêtera plus l’écrasante supériorité anglo-américaine. Certes la guerre éclair technologique n’a pas eu lieu, mais les coups de boutoir aériens portés contre les forces irakiennes s’avéreront décisifs.

Vendredi 4 avril
Semaine chargée en enseignements barbants. Le public des BEP au BTS m’irrite et me navre de plus en plus par la couenne en double couches que la plupart trimballent en lieu et place de cortex. De moins en moins de parcelle d’intérêt pour cette occupation. Ecrire sur le sujet ne peut me catalyser bien longtemps. Je laisse s’écouler les semaines sans aucune accroche pour ce métier. Je me sens toujours dans le provisoire. Exit donc ces apartés professionnels.

Samedi 5 avril, à peu de minuit
L’angoisse du Bagdadi, et des autres civils irakiens, ne peut être imaginé dans son intensité. La menace permanente doit influer sur l’état dégradé de santé. Comme notre confort est précaire !

Dimanche 6 avril
La propagande du régime irakien atteint le surréalisme avec la menace grandissante d’anéantissement. On pouvait ainsi entendre le ministre de l’information assurer que les troupes américaines avaient été boutées hors de l’aéroport international Saddam et que ces dernières avaient profité d’un retrait des forces irakiennes pour revenir filmer et servir ainsi la propagande ennemie. Le délire argumentatif s’accroît donc…
Plusieurs appels aujourd’hui : Shue qui, suite à la regrettable omission d’envoyer un exemplaire de la thèse à son directeur furieux de cet oubli, a besoin d’une aide rédactionnelle pour un courriel d’excuse. Elo m’apprend le gros mensonge de Jérôme : il avait bien couché avec son ex le fameux soir de son accueil chez lui de la demoiselle. Depuis un mois, il sort avec elle et se mure dans le silence, ce qui peut s’expliquer par une certaine honte. De mon côté, je ne tenterai aucune démarche d’approche. Aucune envie et aucun intérêt pour moi.
Dernière manifestation téléphonique : la joyeuse Aurélie qui devrait nous rendre visite, avec Liselle, le week-end de Pâques, dans quinze jours. Un grand plaisir de retrouver ces deux jeunes femmes. Liselle semble, d’après Aurélie, avoir apprécié ma persévérance à conserver ce lien amical, malgré les silences renouvelés.

Mardi 8 avril, bientôt minuit
Ce soir, encore une réunion pédagogique pour le suivi de formation des auditeurs. Je n’ai vraiment pas l’état d’esprit du salariat revendicatif et critique, par en dessous, des employeurs. Cela me répugne même d’avoir à entendre leurs pics vaseux. Je sais trop ce que représente d’angoisse et de combats constants le fait d’être en charge d’une PME.
Une partie de l’équipe pédagogique de vautre dans cette pitoyable performance consistant à critiquer ceux qui vous emploient. Aucun intérêt pour moi de rentrer dans ces enfantillages dialectiques. Si j’ai à défendre quelque chose, je le ferai seul et sans chercher ces complicités de parade. Voilà qui m’incite à demeurer très individualiste dans la sphère professionnelle.

Mercredi 9 avril
20h. La guerre en Irak touche à sa fin. La bataille de Bagdad ressemble fort à une déliquescence des forces irakiennes. La liesse des Bagdadis devrait, j’espère, calmer les anti-américains. Malheureusement, le comportement populacier rappelle la connerie humaine fondamentale et que la loi du plus fort est toujours la meilleure.

Le déboulonnage des statuts de Saddam, les Irakiens crachant, piétinant et insultant les portraits du dictateur, devraient retourner les peuples arabes. Il faudra qu’un certain nombre de dirigeants et de populations anti-guerre reconnaissent s’être trompés et que la mauvaise foi cesse.
23h30. Profil bas devrait s’imposer aux dirigeants politiques qui redoutaient un embrasement général, voire un inextricable embourbement des Anglo-américains. Certes bavures, dommages collatéraux et dégommages injustes ont atteint les civils : cela ne pèse pourtant pas lourd face aux presque trente cinq ans de terreur. Le sommet des anti-guerres à Saint-Pétersbourg avec Chirac, Schröder et Poutine apparaît aujourd’hui, s’il est maintenu, totalement déplacé et dérisoire. Mea culpa des quelques délires aberrés que ces pages portent : le conditionnement socio médiatique influe puissamment sur les consciences.
Ce jour, sous de plus ludiques auspices, découverte du cadeau collectif (parents, moi et François) pour BB : un VTC d’esthétisme sobre.
Ce mois, des week-ends chargés en visites : le prochain mon père et sa petite famille font une halte à Lyon pour une nuit. Le suivant Aurélia et Liselle seront réunis à Lyon pour des moments pétaradants comme au bon temps de Royan ; et le dernier d’avril, Marie et sa sœur découvriront les beautés mystiques de la région.

Samedi 12 avril
Spectacle édifiant des pillages qui confirme bien la nature abjecte de l’humanité. Que ce peuple s’en prenne aux bâtiments publics se comprend, certes, mais en profiter pour s’attaquer au domaine privé et dévaliser le contenu amènerait à regretter la poigne de fer du Saddam introuvable.
Hier soir, très agréable et sonore soirée au bar de la radio, cours Gambetta, avec Gérald à la voix, Eddy et accointances (dont Rita de Forpro) pour le relationnel, quelques cordes vocales de passage (dont les miennes) au micro, et même le passage de quatre auditrices de Forpro qui passent leur BTS cette année. Moments joyeux à renouveler le 16 mai.

Dimanche 13 avril, 23h40
Affective réunion pour le passage de mon père, Anna et leurs deux bouts d’chou.
Découverte de ma ville d’ancrage sous un bleu printanier. La gourmandise honorée avec le réputé bouchon lyonnais Le Pique Assiette le samedi soir, puis détente au soleil via les parfums enchanteurs du glacier Nardone ce midi avant leur départ pour Courchevel. Des préliminaires de vacances de Pâques qu’ils ont bien appréciés.
Côté découvertes : le parc de la tête d’Or, la basilique de Fourvière et son panoramique point de vue, descente par les allées verdoyantes vers le vieux Lyon, retour par la place des Terreaux et détour par mon lieu professionnel…
Mon père a bien apprécié le calme de cette ville qui a fait pour beaucoup mon attachement : ni l’entassement parisien, ni l’exubérance marseillaise, Lyon la réservée. La plus belle des séductions ne se fait-elle pas dans la retenue ?
Dans un état beaucoup moins enviable, les villes d’Irak n’en finissent pas de subir les assauts minables des pilleurs. Difficile de reprocher aux troupes anglo-américaines de ne pas faire respecter l’ordre alors que la guerre n’est pas encore achevée (Tikrit résiste encore, mais plus pour très longtemps). Facile, en revanche, de souligner l’absence totale d’éthique, de responsabilisation moralisée chez beaucoup de congénères sitôt des conditions anarchiques à portée. Et ne croyons pas que nos pays occidentaux y échapperaient si le terrain favorable aux comportements débridés s’offrait.

Jeudi 17 avril
Si les Anglo-Américains ont magistralement mené leur guerre éclair, l’enlisement risque de ternir la phase de rétablissement de l’ordre et des services publics. La gestion d’un Irak à reconstruire ajoutée au coût global de la guerre devrait avoisiner les deux cent milliards de dollars alors que le revenu annuel de la vente du pétrole irakien ne s’élève, au meilleur débit, qu’à dix-huit de ces mêmes milliards. Les pays européens qui n’ont pas versé le prix du sang devraient aligner quelques biffetons pour être pardonnés par le grand allié.
A voir, hier, la guerre secrète entre la CIA et le FBI, on est pris de dégoûts en chaîne. Ces services qui devraient travailler de façon complémentaire et qui sabotent les indices qui auraient pu faire éviter les cataclysmes comme le 11 septembre…
A cela s’ajoute le rapport avec le président en place qui peut atteindre le rejet total comme le fit, criminellement, Clinton qui ne tînt aucun compte d’alertes graves. Au regard de l’histoire, il faudrait replacer certains personnages à leur juste valeur ou à leur médiocrité consubstantielle.

Vendredi 18 avril
Appel d’Elo cette semaine pour m’informer des derniers rebondissements de la chronique jérômiesque. A la fête du centenaire du lycée Belmont, à Lyon, il s’est montré plus exécrable et ambigu que jamais. Quel gâchis cette histoire avortée, même si le sympathique Ivan a comblé le vide sentimental. En regardant l’agrandissement de nous cinq (les deux couples et Shaïna) à la Saint Sylvestre, un pincement au cœur s’est imposé. Comment une si vive complicité a-t-elle pu tourner aussi vite en eau de boudin ? Dérisoires lamentations face aux drames mondiaux, mais la proximité affective justifie toutes les focalisations littéraires. Notre amitié affective avec Elo aura survécu, et c’est pour moi l’essentiel.

Samedi 19 avril
7h30. Un réveil tendrement charnel avec ma BB ennoblit ce début de matinée ; le début d’après-midi accueillera les joyeuses
Aurélie et Liselle (et peut-être une copine, C.). Elles demeurent en place d’honneur dans les moments les plus festifs de mon existence. Le quatuor royannais pour quelques jours de vacances aoûtienne, avec ce cher Karl qui manquera au tableau lyonnais de ce week-end, fonctionnait dans une pétillante symbiose séductrice. Nous avions trouvé là, par le hasard d’une boîte et la volonté empressée de Karl, les plus idéales complices que nous pouvions espérer.
Les désirs se transmuaient en débordements verbaux allusifs, ce qui évita que cette réunion ne se marquât (couronnement ou délitement ?) de coucheries à partenaires variables. Seul le temps trop court assombrit un peu la fin, mais avec sa perspective comme donnée préalable, il participa certainement à densifier les instants partagés.
Autre registre d’émotions, hier après-midi, lors du test de quatre heures sur une synthèse de documents des BTS 2002-2004. ayant imposé l’éparpillement des auditeurs selon le scolaire principe du un-par-table, je me retrouve avec juste face à moi, à moins d’un mètre, avec l’une des plus mignonnes du groupe, une certaine Diane R. Blonde au visage d’une beauté impeccable, elle me rappelait Kate dans sa manière d’être et ses mimiques expressives. La fragrance qui me parvenait lors de certains de ses gestes, les rares effleurements de pied (toujours de son fait !) suivis d’excuses, les regards plus ou moins appuyés pour la concentration, les sourires magnifiques accordés, tous ces écarts entretenaient, malgré moi, un trouble délicieux.
Hier soir, idée de plonger un instant dans le Voyage de Céline, lu beaucoup plus jeune. Accroche immédiate, je vais m’accorder cette digression littéraire avant de revenir à Léautaud. Tous ces livres dont la lecture me manque… que la fuite du temps détruit nos espérances.

Mardi 22 avril, à bientôt minuit
Un sain colletage avec le groupe des Bac pro du matin que j’ai en français : ces incompétences crasses prêts à critiquer l’organisme de formation n’ont pas une once d’autocritique. Leur existence résumée à une insignifiante traçouillette merdeuse ne les dissuade pas de s’ériger en petits juges minables. A trop accorder de libertés, notre système produit des lavettes revendicatrices et incommodantes.
Ma mise au point de ce matin a pu éclaircir ma détermination à ne rien laisser passer qui pourrait faire croire à de la complaisance quant à leur comportement et à leurs jugements dérisoires. Je suis, par apriorisme, un ennemi de l’espèce humaine confirmé chaque jour par la justification de cette posture. C’est vraiment un public pédagogique de merde que ces auditeurs à renvoyer à leur petite envergure existentielle. L’enseignement à ce type d’humanoïdes aura eu le mérite de me conforter dans mes méfiances misanthropiques pour les groupes.
La vie offre heureusement d’autres êtres d’une épaisseur, d’une qualité et d’un talent incomparables, à des univers de ces ratouillets en formation par alternance. Côté scène, le crépuscule a emporté la
divine Nina Simone, mais l’éternité humaine captera ses sons et modulations pour notre plus grand bonheur. Côté débutants prometteurs, la première représentation du Corps à corps, écrits et mis en scène par Judith L., a révélé des comédiens magistraux, jouant de leur corps (souvent nu) et de leur voix dans un ballet troublant.
L’Irak laisse s’exprimer les chiites, tous persécutés sous l’ex successeur de lui-même. Dorénavant, c’est la république islamiste qui menace. Les Américains vont devoir surveiller tous ces fanatiques.

Mercredi 23 avril, minuit proche
Sans excuser les atrocités sanguinaires de Saddam, on peut comprendre le choix du répressif impitoyable pour étouffer les dérives islamistes de Chiites. Le laissez-faire américain à Kerbala risque d’engendrer la naissance d’une nouvelle plaque tournante pour les fous de dieu. Cette régression annoncée de la société, et en premier lieu pour les femmes, ne provoque aucune manifestation de condamnation dans le monde, et notamment chez tous ces occidentaux déchaînés dès qu’il s’agit de vilipender les pratiques américaines. Le noyautage clandestin des mouvements religieux par des iraniens très mal intentionnés, défendant une société à la taliban, ne soulève aucune protestation des si impartiaux pacifistes.
Et qu’on ne leur demande surtout pas de s’expliquer sur l’incohérence manifeste de leur réactivité à deux mesures, ils nous accuseraient illico d’être à la solde de l’oncle Sam...

Samedi 26 avril
Petite pause dans la correction des quelques lamentables copies ramenées de Forpro. Le gros de l’espèce humaine n’a d’attrait ni pour son fond barbare prêt à s’exacerber au moindre lâchage de bride, ni pour sa vertigineuse inculture affadie d’amnésie. Une platitude ennuyeuse alliée à une dangereuse animalité (cf. les automobilistes) : voilà le tableau désespérant de l’humanité du XXIe siècle, dans le droit fil du XXe, avec un retour en force des religieux de tous dieux comme substitut pernicieux aux idéologies totalitaires. Démocraties permissives contre rigidités pseudo mystiques, voilà le pitoyable duel d’arrière garde que les décennies nous réservent. Pas encore pour ce siècle notre évolution morale.
Me voilà m’improvisant prophète comme dirait la pieuse Marie arrivée vendredi soir avec sa sœur et son frère. Nouvelle bombance au Pique Assiette de la rue de la Baleine : très agréable et bavarde soirée jalonnée de la lecture d’extraits du Gâchis et d’une lettre de Marie adressée à son futur ex compagnon de route et mari… Je découvre les rapports affectifs, mais parfois un peu tendus, entre Marie et ses collatéraux qui n’hésitent pas à critiquer ses délires interprétatifs ou l’absurde acharnement à vouloir envisager une histoire sentimentalo-transcendantalo-mystique avec cet esbroufeur de première classe. Marie ne cache d’ailleurs pas l’escroquerie intellectuelle du jeune homme qui, sept ans avant, lui adressait une déclaration enflammée d’un amour absolu pour, trois semaines plus tard, la prévenir par une télécopie lapidaire qu’il se mariait. On fait difficilement plus goujat ! Esprits très vifs de la belle et sculpturale sœur et du sympathique frère aux yeux d’un bleu éclatant, tous deux loin des déviances fantasques de leur aînée. Dommage que
cette jeune femme s’entête jusqu’au gâchis d’années entières à attendre l’inspiration divine et l’improbable révélation sentimentale côté réchauffé.

Dimanche 27 avril
Hier soir, au Red Lion’s, une Marie transfigurée et renouant avec le penchant de ses jeunes années : dans les transes de la danse, elle semble mettre un moment en réserve la rigidité apparente de sa posture intellectuelle. Très attachante dans cette détente provisoire.
Ma BB a passé quelques moments avec nous pour le repas à domicile.
Départ du trio suisse et un grand plaisir d’avoir pu les accueillir. A noter la tension sous-jacente qui perle parfois dans l’attitude des deux collatéraux à l’égard de leur grande sœur. Il semble que sa trajectoire existentielle et son jusqu’au boutisme religieux n’épousent pas leur teneur affective. Les réunions doivent demeurer exceptionnelles.
Dernière semaine épuisante en son début pour une détente festive à partir du premier mai et de l’arrivée de Louise et François et, d’une façon plus hypothétique, d’Aude et Mylène. Les réceptions se succèdent mais n’altèrent en rien la qualité des entrevues. Ces échanges privilégiés, loin du grégarisme bêtifiant, me réconcilient avec l’humanité. L’univers affectivo-amical que l’on entretient s’avère primordial pour extraire de l’existence quelques parenthèses favorables.

Lundi 28 avril, avant minuit
De Saint-Etienne à Lyon pour le pro. A la fin du cours du CR BEP, réunion improvisée des formateurs et des responsables administratifs. Mesdames V. et L. nous apprennent que le mari de J.S., la troisième associée, responsable du secteur commercial, vient de mourir d’un cancer à 53 ans. Une collecte est proposée pour qu’une gerbe de fleurs, au nom du personnel administratif et de l’équipe pédagogique, soit déposée à l’enterrement ce mercredi. J’y suis bien évidemment allé de ma contribution, avec une réelle peine pour cette fin brutale.

Ce cher Antoine Sfeir, habitué de l’émission C dans l’air d’Yves Calvi, a encore une fois nourri l’intelligence par ses analyses limpides et solides.

Mai

Vendredi 2 mai, vers 2h30
Séjour de Louise et François, Aude et 
Mylène ayant finalement renoncé aux charmes lyonnais. Evocation ce soir d’un médecin urgentiste de la clinique, un certains L., infection humanoïde qui concentre les plus éprouvants défauts, à commencer par la crasse corporelle.

Jeudi 8 mai
Journée de détente printanière avec ma BB avant mon séjour parisien, en l’honneur de la soutenance de Shue.
Cette nuit, rêve qui révèlerait mon attachement profond à ma dulcinée : à Paris, pressé comme l’exige le rythme conditionnant, j’en arrive à perdre de vue BB en prenant un RER. L’angoisse de ne pouvoir la joindre, qu’il lui arrive quelque chose, puis le contact téléphonique avec une bouderie de sa part et ma peine en résultant… enfin le réveil. Rassuré lorsque je vois ma belle en cheveux à mes côtés, nue sous la couette !
Deuxième fois que nous pédalons jusqu’au parc de Miribel. La piste cyclable aménagée au bord du Rhône cumule les surfaces et les paysages. Peu d’enclin pour la population qui se dore sur les étendues mi-vertes mi-sablonneuses, mais mon style de vie, l’urbain modeste, me contraint à ces promiscuités, mince désagrément au regard de la sérénité psychologique retrouvée. Au fond de l’étendue, tournée vers les bois qui le bordent, je pourrais, le son coupé, me croire dans un plus isolé endroit.
Visionné ce matin un documentaire sur la
genèse de la fin tragique de Bérégovoy. A le voir si heureux dans son bureau de Premier ministre, entouré de petits-enfants adorables d’innocence, on aurait voulu que ce parcours exemplaire ne s’achevât pas dans la gabegie suicidaire. L’acharnement politico-médiatico-judiciaire aura miné l’ex tourneur-ajusteur (ou fraiseur) qui voulait purger un peu les financements politiques.
23h30. Presque machinalement, je décide de revenir une troisième fois aujourd’hui dans ces pages. J’aurais dû m’abstenir, car rien n’accroche plus mon esprit à cette heure. Eviter le remplissage sans saillance. Les mélodies vivaces de Fréquence Jazz n’ont même pas d’effets catalyseurs pour une plume amorphe qui se répand sans nécessité. La légitimité d’écrire m’abandonnerait-elle ?

Vendredi 9 mai
Le train qui, quelques années plus tôt, berçait le rythme de mes phrases, n’apparaît plus aujourd’hui que comme une antre inspiratrice exceptionnelle. L’événement qui motive mon déplacement : la soutenance demain à 14h30 salle Bourgeac de la Sorbonne, de la thèse sur la place de la langue-culture française en Iran par ma très chère Shue.


L’occasion d’une immersion éphémère dans la Big Lutèce et dans son quartier estudiantin aux nostalgiques accents. La matière juridique, puis littéraire ont retenu mes passages furtifs, et souvent critiques, à Paris I et III. Mon état psychologique et mes engagements affectivo-professionnels minoraient ma facette d’étudiant, jusque dans ces pages. Un peu plus d’allant et d’initiatives dans cet univers fourmillant auraient peut-être modifié ma perception condescendante d’alors. Quelques amitiés en sont tout de même restées : Marie-Pierre C. et Sonia, cette dernière que je dois voir dimanche soir, pour celles qui ont survécu.

Samedi 10 mai
Arrivé hier dans l’appartement de la tante de Shue (quai de Grenelle), je suis accueilli très affectueusement. Ma chère amie me remet un exemplaire de sa lourde thèse en didactologie des langues et des cultures : La langue française en Iran : histoire, situation actuelle et perspectives d’avenir.
Dans les remerciements, après celui classiquement adressé à son directeur de recherche, le professeur Robert Galisson, cette mention : « Mes amis qui n’ont pas cessé de me soutenir durant ces dernières années et plus particulièrement Loïc Decrauze pour son aide précieuse dans la relecture de cette thèse et pour le témoignage de son amitié sincère ». Très touchante attention qui me fait m’approprier un chouia cette étude.
Le soir, invitation, avec sa tante L. et John, au Spoon food & wine, restaurant gastronomique sous la tutelle talentueuse d’Alain Ducasse. L’idée de cette enseigne récente (avec quatre établissements : Paris, Londres, Iles Maurice et Japon) est synthétisée sur leur carton de présentation : « Véritable invitation au voyage. Spoon revendique la liberté culinaire. A chacun de composer son itinéraire en créant un métissage inédit avec des produits et des techniques du monde entier. » La carte propose effectivement une liste de plats avec suggestion des trois éléments constituants (le plat, son assaisonnement et sa garniture) mais le « 1 + 2 + 3 » peut faire l’objet d’une recomposition en piochant parmi tous ceux proposés. Faisant confiance aux harmonies culinaires mitonnées nous découvrons la succulence à enchaînements démultipliés pour les papilles. Ma marmite de légumes frais aux saveurs tourbillonnantes, les Saints-Jacques révélées par l’action gustative combinée d’une sauce enivrante et d’une salade composée de fraîches denrées, le Récré ‘o’ choc et ses quatre minis desserts au chocolat qui obtiennent la fonte jouissive (la fameux « o ») du convive : le parcours culinaire réalisé depuis la rue de Marignan m’a propulsé vers les cimes de l’art gastronomique, avec une mention de satisfecit total pour le Shiraz qui a souligné le voyage en bouche.

Comme toujours, lors de mes venues à Paris, je tente quelques appels aux accointances, plus ou moins entretenues, pour obtenir une éventuelle entrevue qui rafraîchirait le lien. Pour le moins inespéré, je parviens à entendre Karine V., à qui j’avais envoyé tant de messages lors de sa sombre période d’anorexie mentale. Voix posée, détachée, comme si rien d’anormal n’avait entaché l’amorce de notre relation amicale, elle me demande des nouvelles et m’apprend sa merveilleuse situation : elle doit accoucher en juin ! Voilà une résurrection productive. Promesse de se voir lors de sa prochaine venue à Lyon où réside la sœur de son compagnon. Je ne serais pas étonné que cet engagement reste lettre morte, comme les précédentes. Je reste en effet un peu échaudé par les multiples tentatives passées pour maintenir un lien avec elle et qui ont embrassé le néant. Méfiance donc : la personnalité est attractive sans conteste, mais sans fiabilité, sans détermination dans le maintien de rapports humains qui ont pourtant été déclarés bénéfiques. Je me dois aujourd’hui d’être détaché et d’attendre une éventuelle preuve de sa volonté… J’en ai déjà trop écrit…

Dimanche 11 mai
Soulagement : après des critiques parfois très vives de trois membres sur quatre du jury, contrebalancées par une défense magistrale de Robert Galisson, Shue devient docteur de l'Université Sorbonne nouvelle avec la mention très honorable.
Retrouvailles très affectives de Sally et mon papa qui ne s’étaient pas revus depuis vingt ans. Du travail éditorial de qualité exceptionnelle pour la maison d’édition de Sally : la dernière réédition, une œuvre gigantesque (par la taille, le poids et le contenu) d’Alphand sur les jardins de Paris, est saluée comme une exhumation très réussie.
Dernière crasse du magistrat foldingue, ersatz du procureur d’Amiens : en janvier, alors que Hermione et Angel se retrouvent au poste de police après un contrôle qui a dégénéré, le compagnon de Hermione est placé en garde à vue pour un prétendu délit de fuite. En réalité, l’un des flics s’est acharné sur l’essuie-glace arrière du véhicule comme premier contact, ce qui s’est soldé, après un échange verbal vif, par un départ un peu rapide du jeune homme. L’occasion était trop belle pour défouler ses frustrations : prise en chasse, sortie violente du véhicule, passage des menottes et placement au trou. Là où la crapule magistrate intervient, après avoir été contacté pour se porter garant de l’intégrité d’Angel, ni trafiquant, ni criminel, ni délinquant, c’est pour appuyer la garde à vue ! Le beauf ne trouve rien de plus légitime que d’enfoncer le compagnon de sa sœur… Qu’il le bouffe jusqu’au trognon son droit tordu. Confirmation, en tout cas, qu’il entretient sa répugnante nature d’écoeurement vivant.
Pour revenir à de plus humaines et nobles âmes, la soutenance de Shue m’a permis, lors du pot qui a suivi, de dialoguer avec son directeur de thèse, vieil homme longiligne, plein d’éloges (comme les autres membres du jury) à l’égard de mon aide littéraire que Shue n’a pas cachée. Comme un soutien indirect à ma propre amorce de thèse en stagnation...
Le soir, dans l’appartement de la tante L., avec deux couples d’amis, échanges divers dans un plurilinguisme qui entremêle farsi, anglais et français. Deux fois sur trois, je me laisse bercer par les sons de ma langue musicale préférée et des consonances du farsi, beaucoup plus doux que l’arabe, la prononciation ne systématisant pas les espèces de raclements de gorge. A la fin, sujet à se faire peur : la présence, dans la salle Bourgeac, d’un barbu, étudiant aux
allures islamistes et multipliant les questions indiscrètes auprès de Shue, de John et des perses présents. Certains passages de la thèse n’ont rien de l’encensement du régime actuel : de là à voir dans cette présence suspecte un missi dominici de l’Etat religieux pour de plus ou moins avouables intentions, les hôtes du soir s’y sont ingéniés, avec parfois une certaine jubilation. Au final, j’ai senti Shue peu rassurée...
Une courte villégiature à Deauville jusqu'à lundi soir, au somptueux hôtel Normandy, devrait apaiser les angoisses. A mon départ de l’appartement, je trouve une grande boîte de chocolats et un joli plumier. Gâté, trop gâté depuis vendredi, je leur laisse un mot de remerciements et une photo noire et blanc d’Himiko dont ils avaient apprécié l’esthétisme. Des amis très chers à mon cœur qui se confirment dans leur extrême gentillesse.

Lundi 12 mai
Retour au bercail lyonnais, tympans imbibés par les envolées lyrico-musicales de Coldplay.
Quatorze années d’amitiés avec Sonia et rien ne semble pouvoir l’affadir. Découverte, hier soir, du magnifique résultat de mois d’efforts, de courage et de combats avec le voisinage : un appartement rue Tournefort aux lignes multiples (sous les toits), aux tomettes et poutres rénovées, à l’espace chaleureux. Nid de 70m2 idéal pour cette chère avocate : n’y manque plus que le complice masculin à la bonne dimension physique et psychologique.
Cœur de notre entrevue dans un confortable restaurant japonais : une renaissance sentimentale après des années d’hibernation charnelle et de léthargie relationnelle. A voir ses amies se mettre en ménage, programmer des naissances de bambins, elle perd espoir. Sans volonté destructrice, elle n’entrevoit pas l’amorce d’un renouveau du contact. Je lui révèle, à sa grande surprise, mes pratiques passées du minitel, puis d’Internet, pour créer les liens ouvrant sur toute la palette de la complicité humaine : depuis le grand amour (Sandre) jusqu’à l’entremêlement sexuel éphémère en passant par l’amitié durable (Sophie B). Cette voie abolit la contrainte de l’abordage réel, souvent incongru, dans une rue, un café, un musée. Les présents sur ces sites sont là pour aborder et se laisser contacter sous couvert d’un anonymat sécurisant.
Dans un petit mot très gentil laissé ce matin, elle m’indique qu’elle y réfléchira. Espérons que la résurrection de la demoiselle s’accomplisse.
Avant mon départ, déjeuner partagé avec Isabelle T, autre exemple d’amante, convertie à l’amitié, rencontrée via XYZ sur minitel en 94 (probablement). Sa situation sentimentale ne connaît pas non plus de saillance probante. L’instant
partagé au bar douillet du Train bleu nous permet un panorama de notre actualité réciproque.
Très agréable promenade dans le parc meurtri du château de Versailles avec la troupe familiale paternelle, Jim et Aurélia. Redécouverte de ce lieu imposant et historiquement incontournable.
Enfin, ma BB qui m’attendra à la sortie du train pour des baisers de tendres retrouvailles après un week-end de labeur nocturne.
Léautaud doit redevenir ma focalisation littéraire pour ces mois estivaux. Alors pas de prolongations inutiles sur ce Clairefontaine velouté !

Mardi 13 mai, 0h…
Les fonctionnaires, si chevillés à leurs avantages, même au détriment de l’intérêt national, vont paralyser une partie du pays pour cette journée de grève. Mes pieds, eux, me conduiront normalement à P, pour 13h.
Le courage politique de la réforme vitale se trouve encore une fois confronté aux privilèges de secteurs, aux niches professionnelles incapables de sacrifices pour sauver le système. Seule la préservation de leurs satanés acquis compte…
Après Delon, Fogiel reçoit Bardot. Sa malhonnêteté le conduit à réaliser toute son émission dans la guimauve, pour exploiter au maximum le filon, puis, pour le dernier quart d’heure, à saborder le mythe en citant les virulences pamphlétaires du dernier ouvrage de Bardot. S’il connaissait un tant soit peu l’éthique, et quoi qu’on puisse penser des positions de BB, il aurait dû commencer par ce qui fâche, au risque de ne pouvoir faire l’émission suite au refus de Bardot. Non, il attend la fin et récolte ainsi le double apport : une émission complète et une fin détonante. Une salauderie opportuniste, en somme.

Samedi 17 mai
La grisaille basse derrière les stores et le bruit de fond des voitures filant sur l’asphalte trempé m’incitent, couchée près de ma BB, à poursuivre ce rendez-vous littéraire pour le moins nombriliste.
Reçu un long mail de Sonia, me remerciant de cette si longue amitié, de la confiance qu’elle a engendrée lui permettant de se confier sans retenue. Je la crois au début d’une « nouvelle vie », comme dirait Jonasz que j’écoute en fond avec Daho et Bashung, le sentimental régénéré.
Wallibi à l’eau pour ce jour, le dimanche devrait nous conduire, avec le duo Elo et Ivan (Shaïna trop épuisée pour nous accompagner), aux jeux d’eau.
Mai voit germer les grèves plus ou moins légales et légitimes : les fonctionnaires, en tête de proue, revendiquent le maintien de leurs avantages divers pour la retraite, malgré les faits démographiques incontestables. Ces simagrées sociales n’inclinent pas à redorer l’image des employés de l’Etat. Cet esprit à œillères désespère et n’incite pas à rallier le corps enseignant du public.
Thalassa dénonçait, hier soir, le « littoral assassiné », un puissant révélateur de la petite pourriture qui gangrène la beauté d’être et ne laissera jamais subsister une voie plus noble pour l’humanité, celle qui détacherait l’individu de sa jouissance au détriment de l’intérêt général et de son inclination grégaire pour animer ses planques occupationnelles.
23h30. La nébuleuse Al Qaida commet-elle sa première erreur stratégique ou est-ce le début d’une palestinisation du Proche Orient, et peut-être d’autres régions du monde ? En une semaine, deux séries d’attentats dans deux Etats arabes occasionnant des pertes civiles côté autochtones. L’Arabie saoudite et le Maroc ont certes été désignés par Ben Laden comme faisant partie des nations apostates à combattre, mais en étendant la terreur terroriste aux pays arabes, et en visant à l’aveugle des musulmans présents sur les lieux des explosions kamikazes, les groupements et groupuscules se revendiquant ben ladénistes vont perdre les importants soutiens (plus ou moins implicites) des populations arabo-musulmanes, jusque dans les contrées occidentales. La radicalisation des offensives va-t-elle marginaliser ce mouvement jusqu’à raréfier ses adhésions nouvelles ou intensifier les recrutements au regard de l’efficacité médiatico-mortifère des attaques clandestines ?

Dimanche 18 mai
10h10. Attente de ma BB, alors que les nuages matinaux se dissipent, pour notre départ vers Walibi où nous retrouverons les joyeux Elo et Ivan. Une journée festive pour marquer l’amorce d’une saison estivale bien remplie et diversifiée pour nous.
Se distraire pour oublier une parenthèse de temps la folie meurtrière de notre bien misérable espèce humaine. La guerre des Cent ans israélo-palestinienne vient encore de faucher quelques vies. Rien, jamais, ne justifiera que le sang coule et que les vies soient sacrifiées. Tant que ce paramètre de hiérarchisation éthique ne prévaudra pas, on ne pourra entrevoir un quelconque progrès de civilisation. Fric et religion : les voies du pire pour le pouvoir procuré.

Dimanche 25 mai, vers 1h30
Une semaine sans écrire, voilà qui devient rare ! Seul dans mon dodo, alors que ma BB trime, je profite de cette veillée tardive après quelques inconsistances échangées sur le tchat.
Plus efficace que l’évanescente Al Quaida, plus démonstrative que l’armada américaine, dame Nature a grimpé l’échelle de Richter pour créer le chaos et plusieurs milliers de victimes, mortes ou blessées. L’Algérie, tout comme la Turquie quelques années plus tôt, panse ses plaies dans la désorganisation étatique et la carence des moyens de secours. En outre, des promoteurs immobiliers ont été les complices du tremblement en lui offrant des immeubles fragilisés par les économies faites sur leur construction.

Lundi 26 mai, vers 0h30
Ma tendre toujours sur la brèche alors que j’essaye de me croire inspiré à l’horizontal. Pas très turgide le gars, à première vue. Ne pas s’acharner et revenir à une démarche plus simple et plus saine…
Juin approche et rien n’annonce la publication du Gâchis… j’aurais mieux fait de conserver l’info pour moi tant que l’ouvrage n’était pas effectivement sorti. A trop étaler des perspectives irréalisées, je dois apparaître un peu léger ou incapable d’obtenir les choses promises.
Là, c’est vrai, je n’irai jamais réclamer quoi que ce soit à Heïm. Plus aucune relation d’attente. Je demeure juste attentif à la réalisation d’une promesse vieille de presque trois ans. Que cela aboutisse ne serait que normalité ; si cela rejoignait les oubliettes, je me conforterais dans la défiance pour cet univers.
Rabâcher, un peu limité comme inspiration.
Petite semaine professionnelle avant un séjour avec BB, Jim et Aurélia à Fontès. Cette visite de mon frère et de sa dulcinée m’enchante. J’aurais le temps de leur révéler les charmes de Lyon avant la route vers la Provence et grand-mère dans sa quatre-vingt onzième année.
Il faudra que je demande à Jim comment il a ressenti les retrouvailles avec Sally.
Fréquence Jazz diffuse quelques douceurs mélodiques, mais cela ne suffit pas pour attiser la bonne veine littéraire. L’impression d’un noircissement machinal s’exacerbe un peu plus les lignes passant. Mais quoi, alors ? Abandonner ce griffonnage pour une nuit à ellipses ? Soit. Revenir pour de plus pressantes occasions.
23h50. Les parallèles de l’actualité dans le sordide domaine des catastrophes naturelles, mais totalement dénuées de charme, soulignent l’inégalité cruelle des pays pauvres ou riches. L’Algérie aligne plus de onze mille victimes (décédées ou blessées) alors que le Japon ne déplore, pour un tremblement à l’intensité légèrement supérieure, que soixante-douze blessés. Le je m’en foutisme immobilier d’un côté, le sérieux et l’effectivité des normes antisismiques dans le bâtiment de l’autre. (N’oublions pas, cependant, les six mille morts de Kobé qui relativisent l’efficacité de ces efforts face aux déchaînements des plaques.) Et lorsqu’à cette injustice, somme toute humaine, s’ajoutent des facteurs physiques et géologiques pour expliquer la différence de portée de ces deux frottements cataclysmiques, le contraste entre les deux régions du monde en devient d’autant plus cynique. Malheureuse Algérie, victime des hommes et de la nature… à moins d’y voir une sentence divine…

Jeudi 29 mai, 0h30
Face aux braillards inconséquents de la rue, je trouve un certain panache au Raffarin. Passé chez notre institution journalistique, l’inaltérable Poivre d’Arvor, le Premier ministre a communiqué très limpidement, sans pathos excessif, sans technocratisme rébarbatif, mais en remettant les réformes vitales proposées en perspective : une réforme des retraites, étalées sur dix-sept ans, ne peut s’assimiler à un coup de massue ou de poignard comme le beuglent les fonctionnaires grévistes. A ne revendiquer que pour la sauvegarde de leurs illégitimes privilèges et faire accroire qu’ils se battent aussi pour le secteur privé, les employés à vie confirment la pesanteur pachydermique du système public. Le corps enseignant du public abonde dans cette sale manie de rejeter tout changement au nom d’un ensemble disparate dont le socle commun fantasme dans des interprétations abusives des intentions du gouvernement. Les mises au point ont donc été faites, ce qui ne calmera pas les excités sociaux.

Samedi 31 mai, 22h50
Séjour à Fontès très largement entamé en double couple harmonieux. Le climat estival sans les estivants rend le golfe du Lion quasi paradisiaque. Nous prélassons nos chairs diversement teintées sous les rayons régénérants. Entre la plage, les promenades à nuitée, le tennis en défoulement, les passages à la Providence pour embrasser grand-mère :

le planning catapulte aux oubliettes temporaires les monomanies de la vie urbaine.
Premier bouleversement purgatif : une déconnexion totale de l’actualité mâchée par Big Media, plus rien du tintouin régurgité. Le silence du monde lointain, hors de portée, fantasmagorique, recentre sur l’essentiel local qui nous accroche sans intermédiaire. Se forger son événementiel, tout dérisoire soit-il, libère l’esprit du nivellement collectif.
En dehors de ces vagues et très illusoires changements, je retrouve l’atmosphère du village avec ses têtes vieillissantes, ses agrandissements immobiliers face aux inaltérables demeures d’un autre temps. Lors de notre première promenade, passage au cimetière dans ses parties antiques et nouvelles. Je découvre à côté du caveau B., dans lequel repose grand-père, celui des H. qui, en 2002, a accueilli l’ancien maire de la commune, André, qui eut grand-père comme premier adjoint. Proches dans la vie et rapprochés pour l’éternité.

Juin

Dimanche 1er juin
A la mi-année dans ce lieu qui me rend plus aigu le passage du temps et ses couperets toujours recommencés. A fouiner dans les placards à la recherche d’une ceinture, je tombe sur des photos d’époques entremêlées au hasard d’albums improvisés, de boîtes métalliques où s’intercalent correspondance et cartes postales. Tous ces parcours existentiels résumés à quelques lignes de moins en moins lus, à diverses images s’offrant de plus en plus rarement aux regards distraits. Nostalgie absurde que d’essayer une plongée mentale dans ces univers fixés plus ou moins côtoyés. Ce témoignage brouillon lui aussi ne se justifie par rien d’autre que la satisfaction d’un ego. Aucun intérêt pour le lambda égaré.
Ce midi, pour une parenthèse dans son quotidien, nous « invitons » (mais elle tient à payer) grand-mère dans un restaurant de Pézenas au cadre douillet. Un moral bien plus sombre que l’an dernier : son handicap, qui la prive de motricité, accentue l’épreuve de cette vieillesse à horizon réduit. Cette dépendance extrême à la fragilité d’un corps usé doit résonner comme une insulte à tout ce qui a animé ses décennies de vivance infatigable. Nous essaierons d’insuffler la convivialité à ce repos dominical pour ajouter quelques notes affectives aux rares moments passés avec elle.
Hier soir, balade avec ma BB dans quelques rues périphériques du centre où nous résidons. Les doux moments cumulés confortent un peu plus notre lien. Devant l’église éclairée sous toutes ses arêtes, nous laissons les petits bruits nocturnes envelopper l’évidence de notre union.
Vers 21h. Un bon régal culinaire avec une grand-mère aux anges. Après le déluge a tenu ses promesses semi-gastronomiques. Après une nouvelle tentative de chemin pour parvenir jusqu’à la plage, nous rencontrons un brouillard de chaleur qui hypothèque notre projet de pique-nique. Finalement, l’assombrissement n’est que passager et nous pouvons goûter le sable une dernière fois, ma BB s’offrant même quelques longueurs dans la bleue ventée.
A notre retour, l’oncle Paul et Mariette arrivés. Présence inattendue qui va finir notre séjour bien rempli.
Demain, à chacun sa ville : Lugdunum ou Big Lutèce.
Vers 23h30. Agréables échanges autour d’une bouteille de blanc liquoreux de 95. Toujours aussi convivial le père Paul : les années semblent sans prise sur sa bonhomie et son enthousiasme. Avec quatre mille pieds de vigne, il fait d’un loisir une passion à grande échelle. Une façon de renouer avec l’activité de nos ancêtres côté grand-père. Une fortune acquise par certains, dilapidés par les suivants, et dont la maison de Fontès est un bien pâle reflet. Mariette, le visage toujours aussi gentil, l’aide tant qu’elle peut dans cette activité distractivo-productive.
Ces contacts amicaux et familiaux ont aisément remplacé le suivi affectif des gens du nord. Quelle distance cosmologique avec ma raideur d’antan face à tout ce qui pouvait atteindre mon adhésion forcenée, et à œillères, à cet univers. Aucun regret de ce passage formateur, mais un sentiment, avec le recul, d’avoir rendu léthargiques certaines de mes capacités critiques. A trop protéger une zone, cela confinait à la caricature existentielle. Le système reposant sur le principe de la légitimité, rien ne pouvait contrecarrer le dit, le pensé, le vécu. Un dogmatisme aux oripeaux de l’anticonformisme admiré.
Demain matin, un dernier bisou à cette chère grand-mère dont les yeux s’embueront, et qui nous regardera partir en doutant tenir un an de plus pour nous retrouver. A 91 ans, elle garde une vaillance intellectuelle exemplaire, mais la Camarde se soucie peu de la capacité à vivre de ses proies. Advienne que pourra, donc…

Mercredi 4 juin, 1h08
Hier, réception d’un courriel d’Heïm m’informant des dernière dégradations physiques : le risque de paralysie d’un pied et le soin apporté par un produit réservé normalement aux enfants épileptiques. Rappel de la quarantaine d’heures de travail pour la mise en page du Gâchis et qu’il n’y peut consacrer qu’une heure par jour ouvrable… autant dire un report minimum de deux mois, avant la coupure d’août et une rentrée surchargée !

Le refrain m’est familier. J’ai renvoyé un courriel affectif, mais lapidaire. Pour l’anecdote, ces quarante heures de labeur m’avaient été annoncées il y a quelques semaines déjà, par message téléphonique. Elles semblent ne pas avoir réduit d’une seconde depuis lors : un labeur sisyphien en quelque sorte… ou une argumentation de moins en moins subtile… A la recherche d’un Gâchis perdu pourrait baptiser cette chronique éditoriale épisodique.
Quand le syndicalisme protège les privilégiés sociaux. La grève d’hier, reconduite aujourd’hui, trouve aux avant-postes les feignasses protégées de la SNCF, de la RATP et de diverses sociétés semi privées de transport. Pas directement concernés par l’indispensable réforme des retraites, ils s’adonnent à la grève préventive, au cas où le gouvernement voudrait porter atteinte à des privilèges parfois vieux comme le rail en France.
Ces régimes ne tiennent pas compte de l’évolution positive des métiers du chemin de fer qui ne nécessitent plus d’arrêts précoces du travail. Bien recroquevillés sur ces fiefs, ils revendiquent, sans le dire, la sauvegarde de leur régime d’exception. Solidarité d’apparence.

Samedi 7 juin, 0h30
Alors que trime ma BB, je ne vais pas résister longtemps au sommeil, malgré l’atmosphère étouffante de cette fin de printemps.
Jour après jour, la mobilisation du corps public, pour combattre les projets de réforme du gouvernement, s’étiole, fond. Pour compenser cette perte de masse, les fonctionnaires butés opèrent des actions coups de poing, éminemment réfléchies et adultes : ainsi quelques pneus enflammés déposés contre un immeuble occupé par le Medef, provoquent l’incendie du bâtiment avec le risque physique pour huit personnes. Un modèle de sagesse donc…
Entre l’émeraude du lac d’Aiguebelette et la façade montagneuse au vert touffu, la détente s’impose sous une chauffe astrale. Avec Elo et Ivan, dans l’attente de ma BB, le pique-nique va intensifier la consonance estivale du moment.

Dimanche 8 juin
Me voilà, comme un bon chrétien que je ne suis pas, debout, au fond de la jolie petite église de La Boisse, pour la communion de la filleule de BB. Bondée, l’antre religieuse, estivales les tenues, et une jeune femme à la robe aguicheuse qui lit les paroles d’un apôtre : notamment « la chair s’oppose à l’esprit ». Pour le moins risible, mais in petto, chut…
Familles, amis, accointances : tous en rangs serrés pour ces petits communiants dont on peut douter de l’authenticité de l’engagement. Entre habitude sociale et folklore, je n’arrive pas à adhérer à ces pompeuses déclarations.
Qui, ici, fait réellement attention au contenu du message ? Si, tout de même : un suivi unanime (sauf pour ceux qui n’ont pas trouvé de place) aux ordres de se lever et de s’asseoir.
La métaphore obscène qui justifie le rite : « recevoir le corps de dieu en soi » ! Un programme non charnel, bien sûr. Les paroles du prêtre raisonnent ici, et légitime cette communion, avec une suite d’explications effarantes, et qui fonctionnent encore.
Le béni-oui-oui excuserait tous les massacres, toutes les dérives passées… Toutes ces fois au nom d’un postulat de vie supérieure et, bien sûr, dieu innocent et les hommes coupables !
Pitrerie de l’esprit sans une once de distance avec les élucubrations assénées. Démonstration éclatante, sous couvert d’un message prétendu d’amour, d’un système manipulatoire où le confort de l’esprit consiste à pouvoir tout expliquer, tout justifier, alors que nous ne sommes qu’à l’âge primaire de la compréhension du monde. La fiction, voilà ce qui conduit tous ces systèmes rivaux. Et les antiennes enflent grâce au cadre matériel, et le grégarisme fait son œuvre.
Décidément, que ce soit dans ses manifestations ludiques ou vaguement spirituelles, l’humanité en bandes m’effraie. Rien ne pourra vraiment évoluer, au sens d’un changement d’ère humaine, tant que ces religions auront une place autre qu’une curiosité muséologique, à la manière des mythologies grecque et romaine.
La clochette du prêtre rythme le cirque eucharistique… Et cette assemblée en chœur, qui recèle toutes les trahisons, les coups fourrés, les médiocrités rampantes, les excuses vaseuses, représente toute la contradiction humaine, rarement capable d’assumer une ligne de conduite cohérente.
Tout cela glisse, et la poussière, nullement divine, recouvrira l’ensemble de ces fariboles d’apparat.
A noter que ces lignes ont été largement inspirées par la coloration intégriste qui officie ici. Amen.

Mardi 10 juin, depuis peu
Etouffante chaleur nocturne, malgré les fenêtres ouvertes. Un gant humide posé sur le front devrait aider à trouver le sommeil.
Une semaine très allégée en cours à donner qui doit me permettre une replongée dans les premiers volumes du Journal littéraire. Déjà, ce jour, lu au bord du lac de la Tête d’or la moitié du cinquième volume. Le regard j’espère plus affûté qu’à mon adolescence, je découvre un Léautaud pétri de contradictions dans sa gestion personnelle de la réussite formidable de Paul Valéry, qu’il a fréquenté très amicalement jusqu’en 1906 ou 1907. Des entrevues plus épisodiques par la suite, et un parcours littéraire contrasté, presque aux antipodes.
Sans l’avouer, Léautaud ressent la médiocrité de sa posture face aux consécrations de son confrère de plume. Profiter de cette célébrité pour vendre à un bon prix les lettres et autres traces écrites de Valéry qu’il possède lui donne quelques scrupules, tout de même. Ramener les élans critiques à de plus prosaïques préoccupations est bien le propre du Journal, antichambre révélatrice qui relativise toutes les intellectualisations trop propres, toutes les fictions trop programmées.
Voilà qui mérite de retenir ce genre littéraire comme le plus proche de la nature humaine : imparfait, contradictoire et imprévisible.

Mercredi 11 juin, depuis peu
Hormis les informations de la Une et quelques films de Canal +, l’essentiel de mon attention télévisuelle se porte sur la Cinquième et Arte, selon les heures. Comble de la fiente programmée, les diverses émissions pseudo divertissantes sur TF1 ; en réalité un condensé de la médiocrité festive pour primaires. En face, heureusement pour le PAF, des documentaires variés, des thèmes multiples qui comblent la gourmandise de connaissances. Ainsi, ce soir, un De quoi j’me mêle consacré au climat : tout ce qu’on nous cache. Le deuxième documentaire diffusé remet en cause l’opportunité des alarmistes sur les changements climatiques attendus. Une série d’idées préconçues sont ainsi balayées d’efficace manière et avec le souci scientifique d’en rester aux faits observables. Et si l’influence des activités humaines sur le climat restait marginale ? Et si un réchauffement de la surface ne rimait pas avec cataclysmes en série ? Des réflexions ô combien plus roboratives que les simagrées à paillettes d’autres show…

Jeudi 12 juin, 0h20
La chienlit persiste et notre déplacement à Paris s’annonce éprouvant côté transports. Quel méprisable spectacle donné au monde que ces hordes catégorielles arque boutées sur leurs privilèges sociaux ou revendiquant d’irréalistes mesures. L’action de cette très minoritaire portion du pays va coûter très cher à l’économie nationale. Eux s’en foutent, leur emploi est protégé par nos impôts. En revanche, tout le tissu économique privé devra se battre pour regagner sa crédibilité au-delà des frontières.
23h50 : l’étouffoir climatique s’intensifie. Ce soir de pleine lune contraint à suer au plus petit geste.
Ecouter les justifications des enseignants grévistes édifie sur la fragilité fantasmatique de leurs craintes. Une décentralisation de certains personnels mettrait en péril le service public national de l’éducation ! Rien que ça ! Et lorsqu’on creuse un peu au fond, que l’on observe ce qui se passe déjà dans l’école primaire où la décentralisation s’applique déjà sans chaos, que l’on compare à la situation anglaise où ce délestage a réussi, on saisit un peu mieux l’artifice du branle-bas de combat syndical. Quant à la retraite : les exigences de ces privilégiés (quant à la sécurité de l’emploi) confinent à l’égoïsme irresponsable pour les générations à venir.
Ce pays surfonctionnarisé subit les gesticulations opportunistes de ceux à qui il faudrait rappeler leurs devoirs. Plein la gueule ils en ont des solutions simplistes (du type faire payer les retraites par les produits du capital) sans aucune appréhension des conséquences économiques et sociales que cela aurait.

Samedi 14 juin, vers 1h
Un vendredi en balade en amoureux à Montmartre. Début au cœur du sacrément racoleur établissement religieux : la bâtisse éclatante d’extérieur propose les produits les plus variés pour se recueillir ou emporter un souvenir numismatique de son passage. La densité des troncs proposés au mètre carré pour la méditation, l’impossible accès à la crypte sans versement préalable ratatine ce lieu à une banale entreprise commerciale.
Certes, ces fonds servent à la rénovation et à l’entretien de la basilique, mais les formes prises discréditent l’opportunité qui en devient opportunisme.
Après le spirituel sonnant et trébuchant, l’artistique monnayable place du Tertre. Le fourmillement touristique alimente les vendeurs concepteurs de toiles et les croqueurs de portraits. Une ambiance bon enfant sur cette place emplie en son milieu de terrasses pour consommateurs assoiffés.
En élargissant la zone du vagabondage, nous profitons de ruelles plus villageoises où maisonnées et jardins intérieurs amplifient le charme du cadre.
Pour couronner l’escapade, nous poussons jusqu’au cimetière de Montmartre où les plus impressionnants mausolées rivalisent.
Quelques grandes personnalités s’y reposent comme Berlioz, Guitry, Truffaut, Dumas fils… et nous rencontrons, au bout d’une allée, tout à son affaire, le bénévole qui maintient en état la tombe fleurie avec statue en pied de Dalida.
Vingt mètres avant, celle, ô combien originale, et ressemblant à tout sauf à un lieu de repos éternel, de son psychanalyste.
9h15. Le cimetière est surplombé à un endroit par une énorme construction métallique qui, à l’époque du projet, a dû enflammer les riverains à défaut des âmes en repos.
Vers 11 heures. Les nuages menaçant du matin n’étaient que de la brume. Une chaude journée à Parmain pour fêter les trente ans de Bruce, que je n’avais pas revu depuis plusieurs mois. Le piano mobilise tous ses efforts et il commence à se produire dans quelques cafés parisiens. Deux frères dans la musique, moi à l’écriture, la fibre artistique donne quelque sens à notre existence même si nous n’en vivons pas. A l’écart du circuit économique, nous cultivons peut-être davantage les élans bruts en fidélité avec nos envies créatives.
Sans doute que rien ne percera vraiment, l’ambition ne nous tenaillant pas jusqu’à la compromission, mais cette confidentialité n’entame en rien la sensibilité que l’acte créatif aiguise. Voilà probablement le point d’ancrage fraternel, au-delà des divergences, parfois véhémentes, qui ont pu exister. L’expression singulière, et si possible esthétique, de ce qui bout ou mijote en nous, la consolidation (et au départ la quasi construction) d’un schéma existentiel par la manifestation subjective d’une complexité intérieure. Un peu pompeux le registre, je ferais s’envenimer Léautaud que je relis (les premiers volumes découverts à la fin des années 80) avec délice.
Ce matin, au sortir de la douche, j’entends Comte-Sponville sur Europe 1 s’étonner que la génération qui voulait tout changer en 68, défile aujourd’hui pour que rien ne bouge. Ceux, révoltés à l’époque, à qui l’on aurait dit que 35 ans plus tard ils se mobiliseraient pour des problèmes de retraite et pour une centralisation préservée, nous auraient ri au nez pour les plus cool et craché à la figure pour les plus authentiques.

Vendredi 20 juin, vers 1h
Le printemps aura été caniculaire et n’aura pas rendu l’action très efficace de mon côté. La relecture du Journal littéraire de Léautaud s’éternise, et rien de la rédaction thésarde n’a été amorcé. En fond musical, à cet instant, Henri Salvador attriste son registre via le temps nostalgique de Léo. Pas pour égayer le moral donc…
La vie perso coule doucement, dans l’entente pérennisée avec ma BB, seul pôle constructif actuel de mon existence. A comparer avec les tourments endurés par Léautaud auprès de sa « chère amie », je m’érige en privilégié sentimental. Lors de ma première lecture, je n’avais probablement pas bien ingéré cette histoire déglinguée, car cette expérience aurait dû m’inspirer une méfiance décuplée à l’égard de Kate aux signes négatifs multiples.

Samedi 21 juin
9h30. Eté intégral sur l’hexagone, la musique va pouvoir inonder toutes les niches et tous les recoins du pays et de nombreux pays européens. Voilà pour la prise d’altitude culturo-climatologique.
Face au lac de la Tête d’Or, je goûte à une chaleur encore raisonnable. Aux autres le footing matinal, à moi la plume aux courbes littéraires.
Encore une fête de la musique sans ma BB appelée pour ses nocturnes laborieux. A tout hasard, et pour prendre quelques nouvelles, j’ai envoyé hier un courriel à Liselle pour lui proposer de venir partager ces festivités avec moi, dans le cas où elle aussi se retrouverait en célibat provisoire. Réponse rapide ne laissant aucun doute sur la noirceur de son moral. L’inextricable affaire sentimentale avec cet homme marié n’en finit pas d’amputer la part joyeuse, pétillante et heureuse de vivre de cette chère Liselle. La tonalité de son refus révèle un repli sur soi, extrême et dangereux, un découragement apathique qui pourrait bien dériver, avec une nature propice, vers l’irréparable. Pour me rassurer, je la contacterai de vive voix dans la journée.
22h50. Une fête de la musique en solitaire, comme au sale temps de mon célibat misanthropique. Ma BB sur le pont des urgences, Eddy et Bonny retirés dans les alentours de Villefranche, Elo et Ivan n’ayant donné aucun signe à mon message, Liselle restée au repos, je n’ai pas tenté de contacter d’autres relations, et notamment de plus évasives accointances.
Je retrouve sans peine mes réflexes d’isolement forcené dans la foule festive. Ma nature profonde ne varie pas, elle se maquille pour ne pas forcer la tendance à se jeter du pont.
Pas à me plaindre, pourtant. La qualité du contact doit prévaloir et l’amour de ma BB relativise l’écorchure existentielle.
La foule de la gorgée rue de la République, de la pleine place Bellecour et de l’encombrée rue Victor Hugo donne un panel multicolore de la population. Pas de quoi s’ériger contre, mais la méfiance prévaut face aux groupes bêtifiants et aux masses incontrôlables.
A la terrasse du Sur le pouce, une bière pour s’hydrater, un petit vent pour apaiser préventivement les recors de chaleur attendus pour ce premier jour d’été, je me suis humanisé quelque peu. Le seul à occuper seul ma table, mais l’agitation du Bic me sert d’alibi créatif pour pallier cette solitude du soir.
Face au Bar Américain, une collègue de Forpro, Rita P., avec son mari et un autre guitariste, renoue avec sa jeunesse musicale et obtient un bon succès au regard du demi cercle épais d’auditeurs captivés. Je ne reste que l’instant de quelques mélodies, avant de replonger dans un vagabondage sans but, les écouteurs chargés des rythmiques entraînants fixées par le hasard du zapping des quelques stations préréglées. Une façon d’animer avec plus d’esthétisme sonore la faune urbaine et de fixer la cadence des pas.
Vu ce matin l’ex infirmière qui rédige un essai dénonçant les méfaits qu’aurait occasionnés la vaccination systématique de la jeunesse contre l’hépatite B. Je lui remets les feuilles confiées pour lecture et éventuelle correction. Mon sentiment sur les arguments peut se résumer mon inadéquation à ce qu’elle dégage. J’ai beaucoup de mal à supporter cette présence collante, obséquieuse, maladroitement féminine et en décalage total avec sa corporalité. De là une critique exacerbée de sa démonstration, et notamment de la justification de toutes les dérives d’une jeunesse angoissée, malade par cette prétendue infecte vaccination. Un raccourci qui suggère l’irresponsabilité de cette pauvre délinquance juvénile. Un pseudo déterminisme qui nie la salauderie consubstantielle de certains êtres, peu important leur état de vaccination !
J’ai fait au plus vite pour abréger l’entretien et fuir cette Josiane et son intérieur confiné. Toujours une curieuse expérience de ressentir son instinct, que ce soit dans l’inclination obsédante ou dans le rejet viscéral. L’observation de soi n’est jamais plus incisive que dans son rapport à l’autre.

Dimanche 22 juin, 0h53
La nuit reste lourde et le sommeil se fait attendre.
Ce dimanche, l’ombre du parc n’a pas réussi à rendre plus réactive ma lecture de Léautaud. Etat quasi comateux dans cet air brûlant. Le climat ne doit pas être un prétexte à ma démobilisation. Dès ce matin, je m’impose une activité plus soutenue, après ces deux semaines de pause pédagogique. Le très net allègement de mes interventions à Forpro, compensé par quelques versements Assedic, doit me permettre d’avancer dans mes relectures et dans la répartition thématique des citations.
Courriel de Flo, toujours en Angleterre, mais qui devrait passer à Lyon début juillet. Et demain, verrais-je Aline L. en déplacement professionnel furtif à Villeurbanne ?
Finalement, certains liens amicaux perdurent malgré la distance.
Pour achever la dernière page de ce Manus XI, une tendre pensée à ma BB dont la nuit sera, je l’espère, plus calme que la précédente qui lui a fait gérer vingt-quatre cas (soixante-dix pour tout le service) et ne lui a laissé qu’une demi heure de répit. Une tendresse méritée, donc.

Lundi 23 juin
Devant l’émission C dans l’air qui accueille mes deux intervenants préférés, tant par leur personnalité qui transparaisse, que par la précision de leurs raisonnements : Antoine Sfeir, responsable des Cahiers de l’Orient, et Roland Jacquard de l’Observatoire international du terrorisme.
Après la saisie, ce jour, par les Grecs, de 680 tonnes d’explosifs sur un navire fantôme, il convenait de réunir ces deux pointures de qualité habituées du plateau de Calvi. Al Qaida : vacances polluées en est le titre du jour et l’alarmisme des analystes n’augure aucune accalmie de la terreur sanglante. A quand des kamikazes se faisant exploser dans des pays européens, ou l’utilisation d’un avion subtilisé et bourré d’explosifs (680 tonnes équivaut à la puissance d’une bombe atomique), comme une bombe volante, sur une capitale européenne ? Voilà quelques pistes terrifiantes abordées.

Mardi 24 juin, après minuit
Courriel de Heïm m’informant de l’évolution des dégradations physiques, et notamment un œil gauche quasi aveugle et des pieds en cours de paralysie. Avec autodérision, et pour résumer le nom de la maladie générale qui le ronge, elle est propre aux vieillards obèses.
Evidemment, la mise en page du Gâchis ne peut qu’être ralentie, mais il espère pouvoir m’envoyer prochainement le premier exemplaire, plus de trois ans après avoir fixé ce projet éditorial.

Mercredi 25 juin, 0h30
Entrevue d’Aline L. qui occupe une haute fonction chez Philipp Morris France, Senior Councel, équivalent d’un directeur de département juridique. Belle réussite pour ma copine de lycée, célibataire depuis octobre dernier. Toujours aussi douce et agréable de contact, elle semble séduite par Lyon qu’elle découvre. L’effet attractif n’opère pas que sur moi. Rafraîchissant détour chez Nardonne où je découvre leur succulent parfum coquelicot. Une reprise du TGV à seize heures avec le sympathique avocat qui l’accompagnait, elle me promet de m’envoyer par courriel l’adresse de notre ancienne professeur de français en première, Hélène Sabbah, qui prend sa retraite cette année.
Découverte avec ma BB, ce soir, du créatif dessin animé français Les triplettes de Belleville, au graphisme poétique caricatural, aux lignes se prolongeant pour mieux suggérer l’essentiel des situations où la parole se réduit au minimum.

Vendredi 27 juin
Nouvelle inespérée : Elo a son diplôme de DUT.
Arrivés ce soir à Arles, nous logeons dans le charmant appartement de Romy.
A bientôt minuit : de retour d’une tendre soirée en amoureux. Dîner puis promenade sur les bords arlésiens du Rhône pour un retour dans les rues de la ville. Même si la symbiose ne peut être absolue, l’entente demeure majeure et tend à s’amplifier avec le temps. Un signe pour aller au-delà de mes trois ans fatidiques pour l’épuisement des dualités.

Dimanche 29 juin
Sur une plage de sable noir des Saintes Maries, présentée comme la capitale de la Camargue, je reçois sans angoisse la dose de radioactivité que ces étendues recèleraient. Ces innombrables grains noirs, mélangés à des blancs et des marron, rendent la surface brûlante, ce qui incite au farniente sur serviette.
Hier soir, dîner sur la vaste terrasse d’Aude, ennoblie d’une douceur ventée qui nous a comblés après la surchauffe arlésienne. L’action combinée de deux Pineau des Charentes et de quelques verres d’un bon rouge régional, m’a fait dériver vers les zones polémiques. Face à moi BB, sa sœur et notre hôte ont égrené leurs arguments anti-américains : j’ai graduellement cabré mon propos jusqu’à ne plus pouvoir renouer avec l’apaisante convivialité de l’amorce. Point que je tienne par-dessus tout aux opinions défendues, nos deux analyses étant fondamentalement complémentaires, il me fallait, par principe buté, tenir le cap que je m’étais assigné. Voilà un vrai défaut de caractère, rogaton d’une adolescence boudeuse.
La quarantaine verbale que je me suis imposé pour la fin de soirée, ruminant le bon aloi de mes coups d’éclat, s’est prolongée jusqu’au dodo, ce qui a fait pleurer ma BB. Réalisant alors la sottise de l’autarcie intellectuelle, j’ai consolé ma douce en retrouvant la parole.
Ce soir, virée à Marseille où nous devon retrouver Mylène dont l’inactivité indemnisée assombrit le moral.

Lundi 30 juin
Après une joyeuse soirée à Marseille, où les spécialités libanaises ont comblé nos papilles, nous partons en couple vers les Baux de Provence pour découvrir la Cathédrale d’images. La température de l’endroit devrait trancher avec la chaleur provençale. Du culturel frais pour ainsi dire.
La vision très partielle et rapide de Marseille ne m’a donné aucune envie d’y résider. Quelques signes révélateurs me suffisent : l’abandon de tout marquage au sol qui intensifie l’anarchique rapport piétons-voitures, la présence de détritus sur les grands boulevards (la Canebière notamment) ou dans les rues plus modestes. Même si la ville est sortie récemment d’une grève dure des éboueurs, Mylène me confirme la tendance constante. L’espèce de je m’en foutisme décontracté qui s’en dégage, même si cela doit être réduit à du cliché simpliste, ne me séduit pas un brin. Pour y passer oui, pour y découvrir quelque monument, pourquoi pas, pour y vivre sûrement pas. Une visite salutaire finalement, puisque cela me conforte dans mon attachement à Lyon. Je n’occulte pas les défauts de la capitale des Gaules, mais la balance séduction-répulsion s’incline largement vers l’attrait. L’aspect grand bazar paradeur de Marseille m’irriterait chaque jour, et je fulminerais contre cette ville comme je le faisais pour Paris, Big Lutèce comme je la surnommais.
On pourrait synthétiser que la rencontre d’une localité relève un peu du rapport amoureux, unilatéral dans ce cas… quoique.